Interview: Justin Bond, grande figure du cabaret, débarque à Paris!
Inoubliable dans "Shortbus", le film de John Cameron Mitchell, Justin Bond sera en concert au Sentier des Halles, à Paris, les 13 et 14 octobre. Yagg a rencontré l'artiste à New York.
Justin Bond est un concentré de charisme, de tendresse et d’humour. Inoubliable patronne d’un bordel idéal et polysexuel dans Shortbus (2005), de John Cameron Mitchell [voir vidéo en fin d’article], Justin est aussi Kiki DuRane, chanteuse de cabaret portée sur le goulot, hilarante et dévastée, pour laquelle son interprète obtiendra une nomination aux Tony Awards, en 2007.
Aujourd’hui, Justin Bond est de plus en plus… Justin Bond: une voix de baryton somptueuse au service de compositions originales – sans pour autant délaisser les reprises, de Radiohead à Joni Mitchell – des talons vertigineux qui feraient baver d’envie cette pauvre Carrie Bradshaw, et un abattage, sur scène, qui en fait l’un des plus grandes figures du cabaret anglo-saxon. Bref, Justin Bond envoie du très lourd.
À quelques jours de son passage sur la scène parisienne du Sentier des Halles (les 13 et 14 octobre), Yagg a rencontré, à New York, celui que le magazine Time Out considère comme l’un de ses « 40 New-yorkais préférés ». Un artiste rare, généreux, qui a partagé la scène de Rufus Wainwright, de Jake Shears des Scissor Sisters, et de Yoko Ono. À ne surtout pas manquer.
Qui est Justin Bond? Il faut que je parle de moi à la troisième personne? Ok (rires). Justin Bond est un artiste issu de la scène queer de San Francisco, qui a échoué à New York avec, pour seul bagage, un perruque miteuse et une robe. Durant un an et demi, il a squatté les canapés de ses amis. Et parce qu’il n’avait pas toute sa garde robe, Justin a commencé devenir Kiki.
Kiki & Herb, c’est un duo qui a eu pas mal de succès. Il nous a emmené, Kenny Melman et moi, autour du monde. À Broadway, au Carnegie Hall. Et puis progressivement, je suis redevenu Justin: j’ai commencé à écrire mes propres chansons, à mettre en scène mes spectacles… Aujourd’hui, je collabore avec beaucoup plus de monde. Je suis beaucoup plus impliqué dans ma communauté. Une communauté d’artistes queer, ou d’artistes qui m’inspirent, tout simplement.
Le personnage de Kiki t’a valu une nomination aux Tony Awards, en 2007. Kiki t’a été inspirée, dis-tu, par « la rage et la colère ressenties face au sida ». Quel lien y a-t-il entre l’épidémie et une chanteuse alcoolique sur le retour? Quel visage a le monde, lorsqu’on le regarde à travers les yeux d’une chanteuse alcoolo et vieillissante? Dans les années 50 et 60, les chanteurs de cabaret étaient le sommet de la sophistication. Les Beatles et le rock sont arrivés, et leurs carrières se sont brutalement terminées: ils sont passés de « stars » à complètement « has been ». J’ai voulu utiliser cette idée de la chute, de la mort artistique, comme une métaphore sur la manière dont le sida a affecté notre culture. Les seventies, c’était l’âge d’or de la libération gay… On pensait que ça durerait toujours. Et le sida est arrivé. Tout s’est arrêté. Donc la question, pour Kiki & Herb, est la même que celle que se pose la communauté gay face au sida: comment recommencer? Comment survivre après ça?
Comment? Avec de la colère? de l’humour? Oui. Et la force de Kiki, c’est qu’elle parlait de problèmes assez courants. De problèmes quotidiens, assez mainstream, mais en les recontextualisant dans une perpective queer. Le résultat était férocement satirique. La satire, plus les chansons, ont fait que même ceux qui n’étaient pas queer ont pu s’y retrouver. La contre-culture, ça n’a pas nécessairement d’identité sexuelle.
En France, on te connaît surtout pour ton rôle dans Shortbus, de John Cameron Mitchell. As-tu été surpris par le succès de ce film? Honnêtement, je ne pensais pas que ça aurait un tel impact. Mais je savais que c’était un portrait très fidèle de la manière dont nous vivons nos existences. Je suis très fier d’avoir participé à quelque chose d’aussi honnête. C’était vraiment comme faire un film avec, et sur sa famille… Mais une famille que l’on s’est choisi. Je ne ferais pas nécessairement un film avec ma famille biologique (rires). En tout cas, ça ne serait certainement pas le même résultat!
Après Pink Slip, ton premier album 5 titres, tu prépares un nouveau disque avec, notamment, le pianiste Thomas Bartlett. À quoi va-t-il ressembler? Il est inspiré par la folk et la pop de la fin des années 60 et du début des années 70. Mes disques préférés sont ceux de cette époque parce qu’ils sont, en quelque sorte « transgenres ». Beaucoup d’artistes – hommes, femmes – qui écrivaient leurs propres chansons, chantaient également des chansons écrites par d’autres. Rester dans une niche, dans un genre particulier, n’était pas vraiment leur truc. C’est en écoutant Judy Collins, dont je suis fan, que j’ai découvert de grands auteurs. C’est grâce à elle que j’ai appris qui étaient Leonard Cohen, Jacques Brel, Joni Mitchell. Et en même temps, Judy Collins écrivait ses chansons. Il y a cet esprit, dans cet album. J’y ai inclus une chanson de Bambi Lake, une artiste transsexuelle de San Francisco (Golden Age Of Hustlers), de Scott Matthew (In The End) mais aussi un texte d’un de nos grands poètes, Essex Hemphill (American Wedding) [poète et activiste américain, mort en 1995 des suites du sida].
Dans la chanson The New Depression, tu écris: « Ils disent que c’est la crise, mais pourquoi suis-je si joyeux? ». Il fait quoi, Justin Bond, pour laisser passer la récession? Je n’ai jamais fait partie des privilégiés. Je n’ai jamais eu d’assurance maladie, je n’ai jamais eu de plan épargne retraite et on ne m’a jamais accordé de bourse pour mon travail. Je m’en suis sorti en utilisant mon cerveau et en faisant ce que je considérais être digne de valeur. Et j’ai eu assez de chance que les gens m’encouragent en venant à mes spectacles. Bref, je ne compte pas sur les aides du gouvernement – après, je les accepterais avec plaisir! (rires).
Donc, la question derrière cette chanson, c’est un peu: « Est-ce que le gouvernement, est-ce que toutes ces grandes entreprises servent vraiment vos intérêts? ». La réponse, je l’ai toujours connue… Mais il me semble que certains sont en train de la découvrir. Et ça me rend optimiste. Voilà, c’est une chanson sur l’optimisme (rires).
Sur la question du mariage pour les homos aux États-Unis, tes prises de position, au sein même de la communauté LGBT, n’ont pas fait consensus. Tu penses, en gros, qu’il ne faut pas attendre grand-chose des hétéros. Oui, et ça a toujours été mon point de vue. Dans mon monde idéal, le mariage serait aboli, ça serait une sorte de rituel en lien avec tes croyances spirituelles ou religieuses. Le problème, c’est la réalité: si mariage il y a, les bénéficies que l’on retire d’une union doivent être appliqués à tous. Les unions gays doivent être aussi valides que les unions hétéros. Refuser le mariage gay, c’est dire aux homos qu’ils sont des citoyens de seconde classe. Ça me rend furieux, mais aussi impatient… Votons cette loi, et passons enfin à des choses plus importantes! Le mariage, c’est d’un ennui. Quel manque d’imagination! (rires).
Tes premiers concerts à Paris ont lieu les 13 et 14 octobre. Qu’attends-tu de cette ville? Paris, c’est une de mes villes préférées. J’y ai passé des moments merveilleux. Et c’est une des rares villes où je choisis vraiment d’aller, contrairement à tous ces endroits que je traverse par obligation, pour le boulot.
Cette fois-ci, je serai accompagné d’un merveilleux pianiste, Lance Horne… Et j’ai moi-même payé les billets d’avion (rires). Donc j’espère que Paris va accueillir ma musique avec le même amour que je lui porte. Et si ça marche, je pourrais revenir sans avoir à payer le billet (rires).
Justin Bond, Rites, Rites Songs Of The Neo-Pagan Revolution, les 13 et 14 octobre, au Sentier des Halles, à Paris.
Texte et photos (Justin Bond, le 12 septembre, lors de sa résidence au Joe’s pub, à New York) Gabriel Thomas
Si vous n’arrivez pas à voir la vidéo ci-dessus, cliquez sur The Swedish Housewife Presents Justin Bond in Rites of Spring.
Justin Bond dans Shortbus:
Si vous n’arrivez pas à voir la vidéo ci-dessus, cliquez sur Shortbus – « Calm/In the End ».
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