Fiodor Dream Dog, le rock à double tranchant
Après son concert à la Flèche d'Or samedi dernier, et en attendant son nouvel album, rencontre avec Fiodor Dream Dog.
Un samedi soir bruineux de début octobre, pavés mouillés, halos de voitures qui glissent sur la chaussée et foule en double file devant la Flèche d’Or, à Paris. Des cuirs fatigués, des badges colorés, des slims qui se disent bonsoir, des filles longilignes et des garçons longilignes aussi. Excité-e-s. Impatient-e-s. Une gamine, aussi, cheveux courts, avec ses parents. Pas vraiment Chantal Goya qu’on attendait. Quelques visages connus du PAF, l’œil malicieux, le pif maquillé. Il est 20h, sous la nuit noire c’est la Nuit Blanche, pas vraiment noire de monde. Les Boutiques Sonores ouvrent la soirée avec le concert de Fiodor Dream Dog entourée des Skips, prévus pour allumer la salle comme d’autres le feu. Pourtant, ici, pas de cuir à franges ou de Harley sur scène. Pas besoin d’artifice pour la magicienne « gnawa » du rock qui arrive sur scène l’air de rien derrière ses lunettes de myope monture plastique noir d’un pas plutôt détendu et entourée de sa bande. Le feu, ce sont eux qui vont l’allumer avec un rock relevé constamment balancé entre berceuses et coups de grattes rageurs, caressé par une voix trainant ses mots anglais avec un vice certain et charriant dans les trémolos de ses choristes des rythmes et des airs d’ailleurs qui vous font décoller du sol. Rencontre.
Fiodor, te définis-tu comme une rockeuse lesbienne? Cette définition ne me parle absolument pas. Je trouve ça extrêmement enfermant comme définition, voilà. Moi, je suis lesbienne et je l’assume pleinement depuis toujours, en revanche je ne pense pas que cela détermine tout ce que je fais dans la musique, ça entre en ligne de compte, mais ni plus ni moins que tout ce que je suis par ailleurs, de gauche, d’origine yougoslave, etc. Donc s’il faut défendre la cause lesbienne, je le ferai, mais j’englobe d’autres causes aussi.
Pourquoi ce nom de scène peu commun, Fiodor Dream Dog? Fiodor c’est un nom masculin, et c’est aussi le nom de Dostoïevski, mais ça n’a strictement rien à voir. C’est une amie qui un jour, en déconnant, m’a appelée « Fiodor », et on était plusieurs à trouver ça pas mal comme sonorité, comme nom, et donc ça m’a inspirée, je me suis sentie proche de ce nom-là, et pour la suite, Dream Dog, c’est vraiment issu d’un rêve éveillé. J’étais dans un train et je regardais le paysage qui défilait comme ça et j’imaginais que j’étais devant l’âtre dans une maison ancienne en pierre qui avait traversé les âges, une maison d’une ancienne famille, pas forcément la mienne et j’imaginais que devant cette cheminée il y avait un chien en pierre, et devant ce chien on pouvait venir si on avait envie de penser tout simplement, voilà, j’ai imaginé ce truc, un « Dream Dog », un « chien de rêve ». Voilà, c’était un truc onirique.
Niveau musical, on trouve chez toi une douceur infinie et une violence, ou plutôt une énergie incroyable. Comment expliques-tu cette dualité? Disons que je pense être quelqu’un d’assez double, plutôt dans le bon sens du terme, et avoir beaucoup d’énergie. Tu parlais de violence, puis tu t’es rattrapé mais le terme est assez juste. Il y a notamment ce morceau qu’on a joué en dernier (Sorry for the lashes) où il y a toute une partie instrumentale au milieu où les choristes crient littéralement la même note, inspirée des chants marocains de femmes gnawa, une musique de transe extrêmement violente. Et moi j’ai besoin de marier les deux, à savoir un morceau qui se rapprocherait d’une ballade et juste après un truc à vous briser les tympans, j’ai vraiment besoin de ça dans la vie, c’est-à-dire dans ce que je lis, dans ce que je vois, dans ce que j’écoute. Il est donc assez naturel que je le fasse dans ma propre musique. C’est ma façon d’être sans arrêt happée par le tourbillon des choses et d’être sans arrêt en alerte, curieuse de ce qui m’entoure. Je pense avoir vraiment cette double façon d’envisager les choses. Quand je me mets à la batterie, par exemple, je me sens capable de jouer de façon presque inaudible puis la seconde d’après faire trembler les murs. J’aime ça et j’ai besoin de ça dans tout ce que comprend ma vie, en amour, en amitié, et dans les domaines artistiques. Ce vrai contraste, cette sensation de danger imminent me plaisent. Et donc, avec une douceur absolue puis la grande violence, il y a cette sensation de danger. Bien évidemment, il s’agit d’un danger fictif, je ne dis pas que j’ai sans arrêt envie de marcher sur la gouttière en tong pendant un verglas! Mais en tous les cas, voilà pourquoi je me sens double, que je trouve que ça me correspond.
Si tu avais un souhait, Fiodor, quel serait-il? Ce serait bien qu’un jour on n’ait plus besoin qu’il y ait des festivals culturels uniquement montés autour des minorités. Bien sûr, je trouve nécessaire qu’il y en ait maintenant, mais je bénirai le jour où l’on en n’aura plus besoin. Je trouve malheureux que l’on doive mettre en place des festivals pour les femmes, pour les homosexuel-le-s, etc. Ce serait bien que ça devienne des festivals de musique où l’on puisse entendre toutes ces personnes sans distinction de différences sous une seule appellation qui serait « festival de musique » ou « de danse », « d’art contemporain », etc.
En attendant le prochain album en cours d’enregistrement, on pourra retrouver Fiodor Dream Dog et les Skips en concert sur la scène du Festival des Battantes, le 20 novembre à Trigniac (44).
L’album I Lose Things de Fiodor Dream Dog est disponible sur toutes les plateformes de téléchargement légal, chez Gals Rock à Paris et après les concerts.
Mike Nietomertz
Photo Valérie Archeno
Envie de plus d’infos Yagg? Inscrivez-vous gratuitement à la newsletter.
Soutenez votre média LGBT indépendant sur le mur de Yagg!
Cet article vous a intéressé-e? Partagez-le grâce aux boutons ci-dessous.
- Le rappeur Kaaris visé par une plainte pour homophobie après un concert à Paris
- Taylor Swift fausse hétéro ? Une tribune du New York Times fait polémique aux Etats-Unis
- Le musicien Sufjan Stevens (« Call Me By Your Name ») fait son coming out gay
- Eddy de Pretto publie deux nouveaux titres avant un album à l'automne
- Lil Nas X fait vibrer un festival du film de Toronto tourné vers la musique