Livres: Gilles Châtelet, pamphlétaire pédé caustique

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Mathématicien, philosophe, Gilles Châtelet, mort en 1999, était un ancien du Fhar. Ses articles viennent d’être réédités. Hélène Hazera se souvient.

Mathématicien, philosophe, Gilles Châtelet, mort en 1999, était un ancien du Fhar, le Front homosexuel d’action révolutionnaire. Ses articles viennent d’être réédités. Un penseur corrosif à l’humour bien pédé. Hélène Hazera se souvient.

« LES ANIMAUX MALADES DU CONSENSUS »
J’ignorais que Les Animaux malades du consensus, un recueil d’articles de Gilles Châtelet venait de sortir. Vous entrez dans une librairie et la vue du livre fait éclater une cascade de souvenirs et d’images en vous. Comme la chaussette de Gilles avec un doigt de pied qui dépassait d’un trou. Il était venu dormir chez nous le soir où son amant Béla, séropositif comme lui, s’était défenestré devant lui. Béla était pianiste classique et faisait des extras en dominateur. Gilles s’était donné la mort quelques années après, en 1999, inconsolable de cette mort si violente.

UNE AMITIÉ TRÈS FORTE AVEC GUY HOCQUENGHEM
Entre-temps, ce mathématicien de formation, également philosophe, avait publié un livre où les pages de raisonnements scientifiques s’enchaînaient avec des pages d’équations mathématiques. Les Enjeux du mobile, totalement au-dessus de mes moyens intellectuels, avait été, paraît-il, plus apprécié en Allemagne qu’en France, mais Gilles était un grand hégélien, un amoureux de la grande pensée allemande. C’est évidemment au Fhar que je l’avais rencontré, il faisait partie de ceux que je n’ai jamais perdus de vue. Il avait une amitié très forte avec Guy Hocquenghem, il était en sorte sa caution scientifique. Ils avaient défilé ensemble au carnaval de Rio avec une école de samba que leur avait présentée Martine Barrat. De retour à Paris, il y avait eu une petite fête chez Gilles, où ce dernier et Guy dansaient habillés en toucans, leur costume du carnaval.

Gilles Châtelet et Guy Hocquenghem en toucans au carnaval de Rio (photo archives Lionel Soukaz)

Il serait bon que les historiens professionnels commencent une recherche sur les talents qui passèrent par le Fhar, pour entrevoir à quel point tout ce qui allait compter plus tard à Paris dans le monde homo était passé par là ; les scientifiques n’étant pas les derniers. Gilles, qui vécu des amours aux États-Unis avec un autre savant qui, par peur de son milieu, vivait dans le mensonge, m’expliquait que le monde de la science n’était pas si ouvert que ça sur la question, et que quelques génies en avaient souffert.

« VIVRE ET PENSER COMME DES PORCS »
Après la mort de Béla, Gilles Châtelet mit beaucoup de sa rage dans Vivre et penser comme des porcs (réédité chez Folio Gallimard), un pamphlet qui fit grand bruit. Après Guy Hocquenghem qui s’en était pris le premier à ceux qui étaient « passés du col Mao au Rotary Club », qui de gauchistes étaient devenus notables, Gilles, en ces années de retour au néo-liberalisme, s’attaquait aux penseurs officiels qui prédisaient que la cyber-technicité allait mettre fin à la pauvreté, et que s’il en restait en route tant pis pour eux.  Le pamphlet obtint même une demi-page dans Le Monde. Gilles se plaignait néanmoins d’être ignoré par la presse gay (« tu comprends, c’est bon pour les minets »). Ce succès lui apporta une sérénité passagère, entre deux rechutes.

Doté d’une grande carcasse, sa santé se détériorait. Il ironisait sur la « cathéter society », ceux à qui on ne faisait plus de perf’, mais qui arboraient comme une marque aristocratique distinctive la plaque incorporée où brancher les perfusions ; sur les « accompagnateurs » de malades, jusque chez le notaire. Je l’appelais régulièrement, il vivait une histoire réelle ou fantasmée avec un jeune homme. Il y eut un voyage en Espagne. Ses idées étaient de plus en plus noires. Puis son téléphone ne répondit plus, et quelques jours plus tard, j’appris son suicide.

UNE RÉVOLTE INDISSOCIABLE DE LA JOUISSANCE
Catherine Paoletti, sa fidèle amie, a recueilli des articles dans plusieurs revues, des années 70 à 1998, assez éclectiques, de l’idéologie de l’espace vert dans les villes à la libre consommation du cannabis, des approbateurs de la guerre du Golfe à la mort de Lady Diana, de l’apologie de Gilles Deleuze, de Marcuse… L’indignation caustique de Châtelet est au diapason de ce que René Schérer avançait : « l’homosexualité n’est pas un état, c’est une révolte ». La révolte de Gilles est indissociable de la jouissance. Il utilise la dérision, arme secrète LGBT comme un marteau pour pulvériser les vérités en place, sans oublier les vérités de base : « Tout homme épris de liberté a le devoir de dire que certaines choses sont insupportables ».

Moi qui compte sur mes doigts, son bagage scientifique m’impressionnait. Un jour, je lui demandais au téléphone : « Gilles, est-ce qu’il y a une façon gay de résoudre les équations ? ». Il commença par m’engueuler, puis ajouta : « Écoute, c’est plus compliqué ».

Les Animaux malades du consensus, de Gilles Châtelet (Lignes).

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