Posté sur la communauté: « Tu seras un homme, mon fils », critique de « Life During Wartime », par Marcus
Le yaggeur Marcus a vu "Life During Wartime"et a partagé son analyse sur la communauté Yagg.
Il y a une dizaine d’années tout juste, Happiness avait laissé les sœurs Jordan dans un sale état (en Floride), mais sur une note d’espoir: le jeune Billy devenait enfin un homme et communiquait jovialement son bonheur à l’ensemble du gynécée. Avec ses trois enfants, Trish fuyait alors le New Jersey, le scandale, en même temps que son mari pédophile. Joy désespérait de trouver l’âme sœur, celle qui, par le désarroi qu’elle lui renverrait, validerait sa propre utilité, tandis qu’Helen, poétesse hystérique et révoltée en mal d’amour propre, s’employait à lui refiler son voisin de palier, pervers polymorphe compulsif.
En à peine quinze ans, rien n’a vraiment changé et rien n’est plus tout à fait pareil non plus dans l’univers des Jordan – miroir sans fard de l’Amérique. On ne prend pas les mêmes et on recommence. Todd Solonz, qui a déjà usé de la télétransportation physique avec ses personnages dans Palindromes, choisit ici des acteurs différents pour interpréter des rôles identiques. Ce procédé permet d’installer d’emblée un léger trouble (pour ceux qui ont précédemment vu Happiness) auquel fait écho, dès la première séquence, le puissant sentiment de « déjà vu » qui s’empare de Joy (Shirley Henderson), attablée au restaurant à côté d’Allen, son compagnon. Le doute originel vient du cendrier que lui tend en pleurs ce dernier, réminiscence d’une scène effectivement déjà vue dans l’épisode antérieur (et sur la même banquette du même restaurant) où Andy, amant éconduit d’alors, offrait non pas le même type d’antiquité du 19e siècle, mais bien cet objet-là très exactement, qu’il avait pris soin de faire graver au nom de sa promise.
« Où l’as-tu trouvé? » demande Joy, également bouleversée, à Allen, qui lui répond l’avoir acquis sur ebay. Ce cendrier en cuivre, en forme de lampe d’Aladin, fonctionne ainsi comme un retour d’ensorcellement, puisque Andy, après avoir traité la jeune femme de « merde » qui refusait le « champagne » qu’il représentait et repris l’objet en question, s’était donné la mort. Funeste présage qui, par les vois impénétrables de l’Internet, vient frapper à la porte de Joy la décidément mal nommée, d’autant qu’Allen, qui souhaite s’amender de certaines perversions qui épuisent leur couple, a tout l’air d’un de ces personnages marginaux que la jeune femme affectionne… Cependant, convaincue de l’impasse dans laquelle semble engagée leur relation, elle décide de prendre de la distance, quitte provisoirement le New Jersey (État cher à Solondz), pour tenter de recouvrer le sens de la vie auprès de sa mère et de ses sœurs. Curieuse idée, comme on s’en doute et comme on le verra, d’autant que le fantôme d’Andy (sous les traits de Paul Reubens, ex-Pee Wee Herman dont la présence constitue une mise en abyme à elle seule), réveillé par le cendrier magique, est du voyage. Retour donc à la case Floride.
Solondz ajoute sa pierre équivoque à la collection de films post-11 septembre, genre qu’affectionne le cinéma américain (quoique invariablement boudé par le grand public) avec une rare inventivité. Cependant, il se place, non du point de vue des combattants mais côté arrière-front.
Les États-Unis sont militairement engagés, depuis bientôt presque une décennie, en Afghanistan et depuis plus longtemps même en Irak, si l’on tient compte de la première guerre du Golfe. La situation ressemble-t-elle pour autant à la Seconde Guerre mondiale? La nouveauté des conflits modernes menés par l’administration américaine est que ceux-ci sont totalement dépaysés: le bouclier militaire mis en place après le second conflit mondial, s’il a semblé faillir avec Cuba et momentanément échoué lors des attentats de 2001, a toujours préservé le territoire de la Nation. De fait, à une ou deux allusions près – dont une des inénarrables romances composées et interprétées par Joy à la guitare –, précisément destinées à camper le contexte mondial, la vie en temps de guerre ne connaît guère de variations par rapport à la vie en temps de paix, du moins dans l’univers autocentré des Jordan qui ne compte pas dans ses rangs de militaire engagé. Chacun des personnages, qu’il soit bien vivant, mort ou entre la vie et la mort, n’est guidé que par la seule obsession de sa propre survie comme si la catastrophe était imminente. Car il n’est nul besoin de conflit externe pour souffrir, pas plus que de preuves de souffrances pour dépérir. Les États-Unis, brandis ici en archétype d’une société occidentale à vau-l’eau, sont en guerre contre eux-mêmes, semble nous dire Todd Solondz dans cette grinçante et triste parabole.
De fait, il n’y a pas de violence explicite dans Life During Wartime, seulement des stigmates (de même que dans Happiness, les actes pédophiles du père n’étaient jamais montrés ni même esquissés). Les sœurs Jordan, à l’image de Trish, qui évolue dans une ouate de confort à base de puissants tranquillisants, ne distinguent pas le mal qui les entoure jusqu’à les cerner, pas plus que celui qu’elles produisent. Joy a besoin de la douleur des autres pour exister elle-même: tel un vampire, elle suce leur peine jusqu’au dernier sanglot et va de victime en victime accomplir sa sombre mission sous les allures d’un ange victimaire. Riche et célèbre, mais toujours de noir vêtue et tatouée aux armes du Jihad, Helen (Ally Sheedy), désormais installée en Californie, incarne physiquement la colère, canalisant tant bien que mal l’admiration et la détestation mélangées qu’elle a d’elle-même dans un engagement par procuration, très hollywoodien, auprès de la cause arabe, « l’ennemi » de l’extérieur. Trish, enfin (Allison Janney), cherche à refaire sa vie auprès d’un homme « normal » (ce simple mot lui procure un orgasme), sans s’apercevoir que le danger est depuis longtemps niché au sein de la famille qu’elle a, autant que son ex-mari, contribué à détruire de l’intérieur.
Sous ses airs admirables de film de salon comme il existe de la musique d’ascenseur, le cinéma de Todd Solondz travaille au vitriol pour faire apparaître le visage d’une société middle class déboussolée sous les sourires ultra-bright de façade, en quête avide d’une normalité conditionnée par les médias, le gouvernement et l’opinion publique, qui cherche à l’extérieur le meurtrier qu’elle porte en elle.
La lente, si peu spectaculaire mais réelle dérive de la famille Jordan est traitée du point de vue de Timmy, le jeune frère de Billy, qui, au moment de célébrer sa Bar Mitsva, s’inquiète de devenir un homme, un vrai, le chef de famille (comme son aîné en son temps). Son allure fluette et sautillante rappelle néanmoins celle de la jeune victime de son père dans Happiness – d’une victime l’autre, en quelque sorte – et lui-même, dans un ressort inespéré de lucidité, s’interroge sur son identité.
Le père justement (Ciaran Hinds), dans une scène bouleversante d’intensité, revient, tel un mort-vivant, vérifier l’ampleur du carnage plutôt qu’un impossible pardon. Épinglée au mur de la chambre de son fils aîné: l’affiche d’I’m not there, le film radiographique de Todd Haynes. Personne n’est là en effet, personne ne répond plus aux questions des enfants qui ont désormais pour tâche d’accomplir vaille que vaille leur propre destinée avec ce que leur ont légué leurs parents.
Doté d’un humour plus sarcastique et corrosif que celui de Happiness, Life During Wartime véhicule un désespoir achevé (Solondz est d’ailleurs un amateur de Houellebecq). Le constat dressé par le cinéaste est accablant pour l’avenir de la famille Jordan, martyr et coupable en même temps. Fantômes, vampires et morts-vivants (rôle auquel prétend également le personnage interprété par une Charlotte Rampling glaçante comme la mort) cohabitent désormais avec les vivants sans plus aucune distinction. La confusion est totale.
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