Coming-out d’Alexandra Lacrabère: «Cela rompt avec le silence habituel sur l’homosexualité des sportives vis-à-vis de l’extérieur»
Le sociologue Philippe Liotard apporte son éclairage sur le coming-out de la vice-championne du monde de handball et, plus largement, sur les coming-outs sportifs.
Le coming-out d’Alexandra Lacrabère dans le magazine HandAction (que Yagg a lu pour vous) est passé quasiment inaperçu. Pourtant, les coming-outs de sportifs/ves de haut-niveau sont rares et précieux, surtout d’athlètes encore en activité, qui plus est dans des sports collectifs. En France, on pense bien sûr à Amélie Mauresmo, mais aussi à Carole Péon, Olivier Rouyer, Marinette Pichon ou au tout jeune Florent Bou.
Alors que la question de l’homosexualité (et de l’homophobie) dans le sport est plus que jamais d’actualité, comme le montrent la polémique de ces derniers jours dans le milieu du football allemand ou les plaisanteries vaseuses d’un Pierre Salviac sur Twitter, le sociologue Philippe Liotard, enseignant-chercheur à l’université Lyon I, apporte son éclairage sur ce coming-out, les mécanismes qui le rendent possible ou non, la médiatisation, les différences selon que l’athlète est gay ou lesbienne.
En quoi le coming-out d’Alexandra Lacrabère, vice-championne du monde avec l’équipe de France féminine de handball, même sans grande déclaration, est-il important? L’importance du coming-out ne vient pas du fait que l’on apprenne qu’Alexandra Lacrabère vit avec une femme, mais plutôt que cela soit dit de façon tout à fait banale. Il ne s’agit pas d’une «déclaration», encore moins d’un «aveu». Tout simplement, au détour d’une réponse liée à un transfert sportif avorté, elle glisse: «mon amie avait un entretien sur place pour du boulot le lundi». L’air de rien, elle a parlé de sa vie, de son amie, qui envisageait de la suivre et par conséquent de trouver un emploi dans une nouvelle ville. Alexandra Lacrabère a donc parlé spontanément, sans cacher l’existence de son amie. Néanmoins, le propos est relayé par un journaliste qui prend le soin d’utiliser le féminin. En lisant vite, l’information peut passer inaperçue car, comme vous l’avez titré, c’est un «coming-out en toute simplicité».
Ce qui est tout de même important, c’est que l’information n’ait pas été diffusée sur le mode de la révélation. Il n’y a pas eu de mise en scène fracassante par le magazine.
Cela rompt tout de même avec le silence habituel sur l’homosexualité des sportives vis-à-vis de l’extérieur. En effet, une équipe sportive peut fonctionner comme un environnement protecteur au sein duquel les joueuses homosexuelles sont connues, voire protégées. En revanche, dès que l’on sort de l’équipe ou du club, les informations sur l’orientation sont filtrées voire ne sortent pas.
Là, une information anodine est sortie qui, cette interview en atteste, est pourtant loin d’être anodine.
Pourtant, paru juste avant les championnats du monde, l’article est passé complètement inaperçu. Comment cela peut-il s’expliquer? Sans doute parce qu’une handballeuse est moins exposée médiatiquement qu’une championne dans un sport individuel comme le tennis ou l’athlétisme. L’absence de médiatisation du sport pratiqué par des femmes (même quand elles réussissent au plus haut niveau) a sans doute favorisé cet effacement. D’un autre côté, on peut penser que l’information est parue dans un magazine spécialisé HandAction qui s’adresse à des personnes plus intéressées par le handball et les réalités sportives que par «la vie privée des stars». Il ne faut pas oublier que les médias parlent des championnats du monde de handball femmes de manière très brève, qu’aucune joueuse n’est véritablement portée médiatiquement et que ce qui est rapporté concerne essentiellement les résultats.
Le handball est un des rares sports à compter plusieurs coming-outs (la norvégienne Gro Hammerseng était absente des Mondiaux parce qu’elle est enceinte, Alexandra Lacrabère cite comme joueuse qui l’a marquée la danoise Camilla Andersen, qui a joué aux JO contre la joueuse norvégienne Mia Hundvin, avec laquelle elle était en couple). Est-ce que le fait que ce soit un sport où l’on accorde autant d’importance à l’équipe féminine qu’à l’équipe masculine (un sport qui marche sur ses 2 jambes, comme avait dit le président de la Fédération) participe aussi à créer un environnement gay-friendly? Peut-être, mais je n’en suis pas sûr. Les mauvaises langues diront que c’est parce que le handball est «plein de lesbiennes». Mais, vu la rareté de ces coming-outs, il est difficile d’en tirer des conclusions par rapport aux autres sports collectifs, mais aussi par rapport aux sports individuels. Si le handball est un sport qui «marche sur les deux jambes», cela ne signifie pas que la présence de joueuses homosexuelles y est bien perçue par tout le monde. En revanche, la possibilité pour des joueuses de dire qu’elles sont lesbiennes est peut-être favorisé par le fait que leur homosexualité est connue par le milieu, qu’elle ne sont pas rejetées et qu’il est sans doute plus facile d’en parler, se sentant épaulées par leurs proches. Des mécanismes similaires ont été identifiés dans le basket, le foot ou le rugby pratiqués par les femmes. La question se pose différemment pour les hommes.
Justement, l’article de Yagg est sorti au moment où le président de la Fédération allemande de foot a demandé aux joueurs homos de sortir du placard, en réaction aux déclarations du capitaine de la Mannschaft, Philipp Lahm, qui a une nouvelle fois déclaré que la société n’était pas prête. À ton avis, la société (en France, en Allemagne, au Royaume-Uni, aux États-Unis…) est-elle prête pour les sportifs/sportives ouvertement homos ou bi? Voilà, je pense, toute la différence. Le milieu sportif est porteur d’une homophobie ordinaire, cependant les femmes homosexuelles y trouvent un espace dans lequel elles se sentent plus en sécurité (ou plus acceptées) qu’ailleurs. Il n’en va pas de même pour les hommes pour au moins trois raisons: d’une part, l’homophobie y semble bien plus forte, ensuite l’injonction à y affirmer sa virilité passe par la démonstration de son hétérosexualité, et, enfin, l’exposition médiatique y est bien plus importante. Quand on voit comment Amélie Mauresmo a été traitée par les Guignols sur Canal + par exemple (tombés pour l’occasion dans les pires stéréotypes qu’ils prétendent pourtant dénoncer… chez les autres), on comprend que les choses sont loin d’être simples pour un footballeur ou un rugbyman exposé aux gros titres de la presse… Mais je pense plus simplement que c’est l’environnement homophobe quotidien qui rend difficile le fait de dire qu’on est homosexuel quand on joue à un sport co, par crainte du rejet de ses propres partenaires. L’effacement de soi paraît alors préférable au rejet des autres.
- Sebastian Coe, candidat à la présidence du CIO, veut une « politique claire » sur le genre
- Le Britannique Tom Daley passe des plongeons aux tricots
- Le plongeur britannique Tom Daley prend sa retraite
- JO-2024 : polémique sur le genre d'une boxeuse, un « faux-débat » dénoncent des associations
- JO-2024 : la volleyeuse Ebrar Karakurt veut « inspirer » les femmes turques