Ludovic Mohamed Zahed: «La laïcité est une double chance contre les doubles discriminations»

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Laïcité, place de l'homosexualité dans l'islam, cérémonie de mariage musulman, le porte-parole de l'association HM2F a répondu aux nombreuses questions des internautes.


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Ludovic Mohamed Zahed est porte-parole du collectif Homosexuel-le-s musulman-e-s de France (HM2F) qui milite «pour un islam véritablement inclusif, et une laïcité véritablement respectueuse de toutes les croyances». Il est venu chatter avec les internautes de Yagg le mardi 17 avril. Voici l’intégralité des échanges.

Ludovic Mohamed Zahed: Bonjour. Bienvenue sur Yagg!

tof8: Ma première question est de savoir ce que vous appelez un «islam véritablement inclusif»? Qu’entendez-vous par là? Jusqu’où cela va-t-il?
Ludovic Mohamed Zahed: 
Un islam inclusif, c’est un islam qui ne pratique pas la discriminaiton en raison de l’orientation sexuelle, de l’identité de genre ou du statut sérologique ou du sexe.

tof8: Mon ignorance sur la religion musulmane me fait poser la question: est-ce que l’amour entre deux personnes du même sexe est possible dans l’islam?
LMZ: 
La question à 100 euros! Merci de l’avoir posé L’islam n’a pas d’adresse ou de téléphone pour le joindre. Oui a priori c’est possible en plus ça existe déjà. Il y a de nombreuses associations d’homosexuels et de lesbiennes musulmanes aujourd’hui en France depuis trois ans. En Afrique du Sud, aux États-Unis, en Angleterre depuis 15 ans. Et nous avons même rencontré en Israël une association de lesbiennes palestiniennes nommée Aswat (Les Voix).

michelle-paris: L’islam est très divers: de quelle branche vous sentez-vous le plus proche, en tant qu’association?
LMZ
Très bonne question aussi. Ce qui revient régulièrement aujourd’hui dans la bouche des membres de l’association, c’est le fait qu’ils apprécient la grande diversité qui y règne. Il y a des gens qui sont musulmans plutôt soufis, des sunnas, des chiites, des chrétiens, des juifs, des athées. L’essentiel n’étant pas de se conformer à une forme de dogme islamique mais bien au contraire de vivre sa sexualité et son orientation de genre de manière apaisée.

tof81: Est-ce que votre mariage était un vrai mariage religieux musulman ou est-ce que c’était un symbole ou une autre cérémonie religieuse?
LMZ
Nous nous sommes mariés avec mon compagnon en Afrique du Sud le 12 août 2011. Nous avons célébré le mariage avec ses amis et sa famille. Puis le 18 février dernier, après qu’il m’a rejoint en France, nous avons fait de même avec ma famille et mes ami-e-s. Il faut savoir qu’en Islam, le mariage n’est pas un sacrement mais un contrat social. Et le fait qu’un imam prie pour des mariés est plus un symbole qu’une obligation.

Patrick Lowie: Seriez-vous prêt à présenter votre livre au Maroc où des écrivains comme Abdellah Taïa y sont présentés en toute tranquillité?
LMZ: Oui, bien sûr, c’est le projet que nous faisons et nous pensons organiser bientôt une conférence avec des associatifs et des universitaires au Maroc. Chaque année en effet, nous organisons des conférences qui s’appellent Calem (Conférence des associations LGBT européennes ou musulmanes). Ces conférences se déroulent en France ou ailleurs en Europe, la prochaine étant le vendredi 20 avril à Genève.

valmont: Votre mari est musulman aussi ou s’est-il converti?
LMZ:
Il s’est converti à l’islam il y a 11 ans et il a étudié le Coran tout comme moi.

Risah: Félicitations. Comment réconciliez vous (psychologiquement, émotionnellement) votre orientation sexuelle et les aspects problématiques de certains textes et personnalités associé-e-s à votre foi?
LMZ:
Merci de vos vœux. Concernant la dissonance entre représentation de l’islam et vie privée et sexualité, j’ai fait le tri. Au bout de 15 ans, j’ai compris que l’islam comme toute forme de représentation du monde, d’idéologie, de croyance (bonne ou mauvaise), peut être utilisée pour justifier l’homophobie, la lesbophobie, la transphobie.

michelle-paris: Quels sont vos rapports avec les différentes organisations musulmanes en France? Le dialogue est-il établi?
LMZ
Nous pensions que ce serait difficile. Mais finalement, ce sont certaines associations musulmanes qui sont venues à notre rencontre. Elles nous ont dit que la montée des extrêmes bien que minoritaire en France est telle (islamophobie, racisme, antisémitisme) qu’il fallait que nous apprenions à nous connaître. Rien n’est évident, certains responsables associatifs musulmans réformistes nous disent eux-mêmes qu’en ce qui concerne l’homosexualité, c’est souvent le Moyen-Âge. Et pourtant le dialogue est établi et nous avançons.

valmont: Comment faire pour que les mentalités des communautés musulmanes changent (en France, mais aussi dans les différents pays d’origine…)?
LMZ
Vaste question La première des choses, c’est d’être visible, de s’assumer soi-même. Je fais aussi un doctorat en anthropologie sur la question «islam et homosexualité» parce qu’il est indispensable de savoir qui sont les LGBT d’origine ou de confession musulmane. La seconde étape est l’analyse précise et éloignée de tout préjugé du tabou lié à l’homo-sexualité au sein de la communauté musulmane de France et dans le monde arabo-musulman.

En France comme ailleurs, la représentation que les musulmans ont de leur héritage culturel et cultuel évolue très rapidement. Pourtant, si nous ne sommes pas visibles et que nous n’adoptons pas les bonnes solutions contre la peur et l’ignorance d’où qu’elles viennent, nous y serons encore dans 30 ans…

Homo: Pourriez-vous ne pas défendre nos droits au nom de la religion?
LMZ:
 Il n’est pas question ici de défendre la religion ou de faire du communautarisme. Encore une fois, toute croyance, toute représentation du monde peut être utilisée à des fins racistes, homophobes, etc. La question est donc de savoir comment déconstruire ce processus qui consiste à voir la croyance en un dieu quelconque utilisée pour justifier de l’homophobie et des préjugés. Ce qui peut être choquant effectivement c’est qu’une religion comme l’islam, qui parle de paix, puisse être détournée de son objectif premier. Pourtant encore une fois, si l’on n’analyse pas la situation en dehors de tout préjugé, de toute forme d’essentialisation, nous y serons encore dans 30 ans voire plus et là ce ne sera plus la responsabilité des croyants ou des athées des générations passées. Il s’agit de notre responsabilité, ici et maintenant.

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