Grèce et Russie: Même combat, mêmes stratégies, mêmes cibles?

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Nous reproduisons ici un texte de la blogueuse grecque Anna Gkiouleka dans lequel elle fait le parallèle entre la loi russe contre la «propagande homosexuelle» et les arrestations de trans' en Grèce.

En lisant l’article de Natalia Ghincul sur les droits LGBT en Russie et la loi récemment adoptée qui interdit la «propagande gay», ma première pensée a été que les idéologies et les comportements discriminatoires suivent les mêmes stratégies partout. Natalia nous a donné l’occasion de réfléchir à l’exemple russe et je vais à mon tour essayer de donner des éléments de réflexion sur un exemple grec, tout aussi dégradant et décevant.

Présenter l’Autre comme un «ennemi» ou une «menace» est une des plus anciennes façons – et sans doute la plus populaire et la plus efficace – de justifier et de propager des attitudes discriminatoires. Ceux qui ont le pouvoir de façonner le discours public aiment toujours mettre l’accent sur «nous» et «eux»; où «nous» est toujours «bon, utile, respectable» et «eux» est toujours «mauvais, bizarre, dangereux». Pour fonctionner, cette polarisation doit avoir l’air justifiable et pour cela, doit être constante et subtile. Ceux qui s’y connaissent en analyse du discours ont les outils pour voir aisément ce qui est écrit ou dit entre les lignes mais chacun de nous peut comprendre beaucoup si nous faisons attention aux mots qui sont utilisés pour «présenter» une question sociétale au public.

«EUX» ET «NOUS»
En prenant la loi russe contre la «propagande gay» comme point de départ, je vous propose de réfléchir au mot «propagande». Que signifie-t-il? La plupart des dictionnaires sont d’accord sur ce point: il s’agit d’une forme de communication dont le but est d’orienter l’attitude d’une communauté vers une direction spécifique. Les discours de propagande n’ont pas pour objet d’informer mais de façonner l’opinion et d’influencer les comportements. Ils incluent des éléments de vérité «vêtus» de mensonges et ne donnent jamais plus d’un côté de la discussion, celui qui va dans le sens de l’individu ou du groupe qui propage la propagande. En tant que mot et que notion il a une forte connotation négative; la propagande est associée à la répétitivité, au lavage de cerveau et historiquement aux nazis. N’oublions pas que Goebbels est considéré comme le «père» de la propagande, ni le rôle de l’Union soviétique communiste dans la Seconde Guerre Mondiale.

Après avoir ré-étudié le sens de «propagande», nous pouvons comprendre que ce mot n’a pas été choisi par hasard par les consultants en communication russes. Quand on parle de «propagande homosexuelle»: quel est le message que l’on veut faire passer? Probablement que les homosexuels – «eux» – tente de nous – le public – influencer. ILS ne font pas de vraies déclarations mais propagent des mensonges. ILS sont partout et ILS ne cessent de répéter ce qu’ILS disent parce qu’ILS veulent NOUS laver le cerveau et influencer NOTRE comportement dans LEUR propre intérêt. ILS ont le pouvoir de NOUS mener en bateau et de NOUS manipuler, ILS sont forts et dangereux, comme les nazis. NOUS devons NOUS protéger d’EUX, NOUS devons interdire chacune de LEURS actions sinon ILS NOUS détruiront.

On pourrait dire que j’exagère, ce à quoi je répondrais la chose suivante: la même loi obtiendrait-elle le même soutien si elle était présentée comme une loi «contre l’égalité des droits pour tous» ou une loi «contre l’anti-discrimination», voire une loi «contre les campagnes homosexuelles»?

L’EXEMPLE GREC
Passons à présent au cas grec. Cela fait bientôt deux mois que la police grecque, suivant les ordres du ministre de la Protection du citoyen, mène une Opération spéciale à Thessalonique, la plus grande ville du nord de la Grèce, avec, selon un communiqué du gouvernement, pour objet de «s’attaquer, entre autres, à la prostitution et à l’exploitation de la vie sexuelle des individus socialement et économiquement vulnérables, de renforcer le sentiment de sécurité des citoyens, et d’améliorer l’image de zones spécifiques». Il est surprenant de voir que ce plan opérationnel couvre en réalité le harcèlement et les arrestations injustifiées des femmes trans’ et des travailleurs/euses du sexe qui ont lieu de façon quasi-quotidienne depuis la fin du mois de mai. Les femmes trans’ sont systématiquement soumises à des vérifications arbitraires d’identité, des arrestations et des incarcérations allant jusqu’à trois ou quatre jours, sans fondement légal. Les médias et associations LGBT européen.ne.s se sont largement fait l’écho de cet état de fait, je ne m’attarderai donc pas sur la situation elle-même mais sur la façon dont elle a été présentée au public par les représentants du gouvernement.

À commencer par le nom du ministère en question. «Ministère de la Protection du citoyen» sous-entend pour le moins que le citoyen grec est menacé et a besoin d’être protégé. En lisant le communiqué du gouvernement, on apprend l’existence d’une «Opération spéciale» de la police. Que peut-on en conclure? Pourquoi le terme «spéciale» est-il employé? Cela signifie au moins qu’il ne s’agit pas d’une situation habituelle, mais d’une opération aux caractéristiques spécifiques. Rien ne précise en revanche ce que sont ces caractéristiques spécifiques. Est-ce une «opération spéciale» parce qu’elle a lieu dans des circonstances particulières ou parce qu’elle utilise une méthode spécifique ou parce qu’elle cible un seul et unique groupe social?

«INDIVIDUS» ET «CITOYENS»
En poursuivant la lecture du communiqué, on y voit plus clair sur les objectifs de cette opération. Entre autres – qui restent inconnus –, l’opération vise à «s’attaquer à la prostitution et à l’exploitation de la vie sexuelle des individus socialement et économiquement vulnérables, de renforcer le sentiment de sécurité des citoyens». Il est important de noter ici la différence qui est faite entre les concepts d’«individus» et de «citoyens». Il semble que les deux catégories ne fassent pas référence aux mêmes personnes et leur emploi est associé à des connotations différentes. Les «individus vulnérables» se font exploiter et prostituer; ils sont socialement et économiquement faibles, tandis que les «citoyens» sont menacés. On peut mettre ce que l’on veut dans ce fossé… Il est également important de noter que les «vulnérables» ne sont pas décrits comme des «citoyens». «Citoyen» implique d’être un membre d’un état, d’un groupe – une personne complète avec des droits civils et politiques. «Individu» est en revanche un terme beaucoup moins fort. Il renvoie à un élément aléatoire sans lien avec des droits. La combinaison des mots révèle aussi autre chose. D’une part, le mot «individus» est utilisé dans la même phrase que les mots «vulnérables», «s’attaquer», «prostitution» et «exploitation», qui ont tous un sens négatif. D’autre part, le mot «citoyens» est associé aux mots avec un sens positif, «renforcer» et «sécurité». Immédiatement, une contradiction flagrante se forme: on a, d’un côté,les bons citoyens, avec des droits et dont la sécurité doit être renforcée et de l’autre on a les moins bons, les «faibles», qui sont impliqués dans de mauvaises situations et des problèmes que la police doit «résoudre». Il n’y a aucune référence à la façon dont ceci est arrivé et pourquoi ces individus sont vulnérables, tant socialement qu’économiquement. C’est acquis et puisqu’il ‘y a pas d’explication, c’est considéré comme leur «caractéristique naturelle». Ils sont vulnérables, c’est vrai… mais sont-ils nés ainsi?

Au fil du communiqué, on découvre d’autres informations intéressantes. Cette opération vise à «améliorer l’image de la ville». Qui abime l’«image de la ville»? La réponse peut être trouvée plus haut dans le texte. Sont-ce les prostitué.e.s et les exploité.e.s qui abiment l’image de la ville? Et qui sont-ils/elles? Les «individus vulnérables».

Le communiqué s’arrête là, mais pas la réalité, et elle est résumée dans les arrestations injustifiables de femmes trans’ et de travailleurs/euses du sexe. L’opération spéciale de la police se concentre sur ces actions spécifiques. Que doit-on finalement en conclure? Que les femmes trans’ et les travailleurs/euses du sexe forment un groupe social inférieur qui se distingue des citoyens, et pose un problème auquel il faut s’attaquer, menace la sécurité du citoyen et abime l’image de la ville? Le représentant du gouvernement veut que nous ayons l’impression que «oui»…

La discrimination est explicitement imposées par les autorités dans ces deux exemples. Avant de commencer à réfléchir aux conséquences de la discrimination, comprendre comment elle est cultivée est tout aussi important. Après tout, les mots ont un sens…

Anna Gkiouleka

Ce texte a été publié sur OneEurope.

Traduction Joe Moore et Judith Silberfeld