«L’homophobie est une des multiples formes du racisme», par Lilian Thuram
Lilian Thuram est l'auteur de la préface de «Les homos sortent du vestiaire! La fin du tabou de l’homosexualité dans le sport?» du psychologue du sport Anthony Mette, préface que nous reproduisons ici avec l'accord de l'éditeur.
RACISME CONTRE LES HOMOSEXUELS
Longtemps j’ai cru qu’il n’y avait que des homosexuels blancs. Je suis né en Guadeloupe, dans une culture que l’on peut aisément qualifier de «macho», où tous les hommes seraient hétérosexuels. Je sais maintenant que cela n’est pas vrai.
Aujourd’hui, les actions que je mène avec ma fondation découlent de cette expérience et nous ne cherchons qu’une chose: éduquer contre le racisme. Or pour moi l’homophobie est une des multiples formes du racisme. Chaque discrimination a ses spécificités certes, mais toutes suivent le même mécanisme: l’infériorisation de l’autre. Je vais discriminer l’autre sous n’importe quel prétexte, parce qu’il est noir, blanc, musulman, chinois, petit, gros, parce qu’elle est une femme, parce qu’il est homosexuel…
LES ORIGINES DE L’HOMOPHOBIE
En ce sens, le travail mené par Anthony Mette est tout à fait pertinent parce qu’il illustre le mécanisme de construction de l’homophobie. En tant qu’ancien sportif professionnel, je suis bien évidemment attentif à cette question, si présente dans le milieu sportif. Une grande partie de mon travail actuel est axée sur la lutte contre le racisme; mais lorsque nous intervenons dans des classes ou auprès de jeunes sportifs, le thème de l’homosexualité apparaît rapidement. Ceci est particulièrement marquant chez les jeunes et chez les hommes. Et presque toujours le rejet des homosexuels est explicitement argumenté à partir de croyance religieuses: Beaucoup de jeunes nous expliquent que l’homosexualité est « interdite » par leur religion. Mais peu importe si telle ou telle religion est hostile à l’homosexualité. Ce que je propose avant tout aux jeunes, c’est de penser en dehors des religions, de penser par eux-mêmes.
«CE QUE LES AUTRES PENSENT»
L’intérêt du travail d’Anthony Mette est avant tout de traiter de l’homophobie dans le sport, non pas sous l’angle du sport, mais sous l’angle de la dynamique de groupe. En effet, il explique que ce n’est pas le fait de faire du sport qui vous rend homophobe; mais plutôt le fait de se retrouver en groupes de même sexe, entre garçons ou entre filles. Et je suis totalement d’accord avec cette idée. Dans le sport, la norme reste profondément hétérosexuelle. En ce sens, les sportifs cherchent à renforcer cela et ils défendent une certaine vision de la masculinité. En clair, je ne pense pas que les sportifs soient fondamentalement homophobes, mais ils se montrent hostiles aux homosexuels pour faire comme les autres et pour s’intégrer au groupe. C’est donc à partir de ce constat qu’il faut agir.
ÉDUQUER LES JEUNES
Un des principes fondamentaux de mon travail est que «on ne naît pas raciste on le devient». Cette affirmation est même la pierre angulaire de la Fondation Education contre le racisme. Le racisme est avant tout une construction politique. Nous devons prendre conscience que l’Histoire et les environnements dans lesquels nous évoluons nous conditionnent à nous voir avant tout comme des Noirs, des Blancs, des hétérosexuels, des Maghrébins, des Asiatiques… Ensuite, il devient facile de déconsidérer l’autre parce que justement, il est «différent». C’est pourquoi, je pense qu’il est essentiel de remettre au centre du débat la notion d’égalité. Quand j’interviens dans des classes par exemple, je demande toujours aux jeunes s’il est juste qu’un être humain ait moins de droits qu’un autre? Très vite ils répondent unanimement non. Ils ont parfaitement assimilé le principe d’égalité des droits. Pourtant si vous leurs demandez si une femme lesbienne a les mêmes droits qu’une femme hétérosexuelle, ils deviennent plus hésitants. Alors il faut déconstruire leurs préjugés, démontrer et insister sur les règles d’égalité devant la loi. Il faut éduquer à l’égalité et au respect de l’humain en chacun de nous, ce par quoi nous sommes tous égaux.
ÉDUQUER LES ÉDUCATEURS
De même, il me paraît fondamental d’éduquer les éducateurs. À ma connaissance, les formations actuelles des entraineurs-éducateurs sont avant tout axées sur la partie entrainement. Peu de place est laissée aux principes fondamentaux de l’éducation. Or chacun de nous a des préjugés, même les éducateurs. On connait les changements actuels et les difficultés que rencontre la société sur le vivre ensemble. Le sport n’est pas épargné par cela. Au contraire… Alors comment s’assurer que les entraineurs ne tiennent pas de discours homophobes sans en avoir conscience? Comment les entraineurs gèrent-ils la diversité dans leurs groupes? Comment réagissent-ils devant des actes et des propos racistes ? Se sentent-ils préparés à cela? Je ne pense pas, alors aidons-les. Il faudrait qu’une formation sur ce thème soit inscrite dans leur cursus. Le rôle des entraineurs est fondamental et il y a des principes sur lesquels on ne peut pas transiger.
LES VALEURS DU SPORT
J’ai consacré plus de 15 de ma vie en tant que professionnel du football. Je connais parfaitement l’importance de la victoire, de la compétition. Néanmoins aujourd’hui, si on me demandait quelles sont les valeurs du foot, je dirais: le dépassement de soi et le plaisir partagé.
Sur les terrains, beaucoup d’entraineurs de jeunes privilégient la victoire au détriment du progrès. A mon sens c’est une erreur. Le sport m’a permis d’apprendre sur moi, de dépasser mes limites, de me confronter avec moi-même et d’avancer avec les autres. Car dans un sport collectif on est obligé de travailler ensemble pour un objectif commun. Ainsi, il est indispensable de se respecter les uns les autres pour avancer ensemble. C’est pourquoi le sport peut être l’un des moyens les plus efficaces pour lutter contre les discriminations, l’homophobie et le racisme et pour apprendre l’égalité et le respect de l’autre.
Lilian Thuram, footballeur (champion du monde 1998, champion d’Europe 2000, vice-champion du monde en 2006), fondateur de la Fondation Éducation contre le racisme
Ce texte est publié en préface du livre d’Anthony Mette, Les homos sortent du vestiaire! La fin du tabou de l’homosexualité dans le sport? (éditions Des Ailes sur un tracteur). Sortie le 26 juin.
- Mois des fiertés 2025 : encore un calendrier bien rempli
- Des policiers municipaux parisiens sanctionnés pour des propos LGBTphobes
- Le gouvernement Bayrou déplait fortement aux militants LGBT+
- Sebastian Coe, candidat à la présidence du CIO, veut une « politique claire » sur le genre
- Le Britannique Tom Daley passe des plongeons aux tricots