Le poison du placard : Qui sont les hommes gays ou bis qui ont plongé dans la violence ?

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Tueurs en série, terroristes, pédo-criminels… Qui sont les hommes gays ou bis qui ont plongé dans la violence ? Qu’ont-ils en commun ? Le « placard » dans lequel certains sont restés enfermés, est-il à l’origine de ces actes criminels ? Autant de questions auxquelles l'enquête exclusive de Komitid tente de répondre dans une série de trois articles.

En 1978, le militant et homme politique gay américain Harvey Milk déclare à ses compagnons de lutte contre l’homophobie criante de l’époque : « Gay brothers and sisters, you must come out. » Il voyait dans ce geste fort une réponse parfaitement adaptée (et conjoncturelle) pour faire face aux croisades homophobes menées par Anita Bryant et les organisations fondamentalistes chrétiennes.

Le coming out comme point d’orgue de la lutte contre l’homophobie. Il fallait détruire les « placards » dans lesquels les homosexuel.le.s s’étaient enfermé.e.s souvent à cause de la pression sociale, familiale, religieuse ou même politique qu’ils et elles subissaient.

Depuis, le coming out est devenue une étape importante, presque obligatoire, de la construction psychologique de la jeune lesbienne ou du jeune gay. Il y a presque, aujourd’hui, une injonction au coming out dans la communauté LGBT+.

Et pourtant, on ne fait pas son coming out de la même façon qu’on habite à Kaboul, Moscou, Dakar, Khartoum ou dans le 14e arrondissement de Paris. On ne le fait pas de la même façon qu’on grandisse au sein d’une famille très pratiquante catholique ou musulmane, ou dans un environnement familial tolérant et ouvert aux différences. Ce sont ces barrières qui construisent le « placard ». Ou plus précisément, c’est l’homophobie vécue ou ressentie qui le construisent. 

Haine de soi

Au-delà du geste politique d’Harvey Milk, il y a clairement, dans le coming out, une approche psychologique sur l’acceptation par soi-même de sa propre identité. En s’installant durablement dans le « placard », une femme lesbienne, un.e bi.e ou un homme gay intègre l’homophobie de son environnement comme pilier de sa construction. Il s’impose la honte. Il peut passer, par manque de références, de la haine des autres à la haine de soi.

Et c’est souvent le point commun qu’ont tous les assassins, les terroristes, les violeurs dont nous allons parler dans cette enquête dossier.

Le « placard », dans ces cas-là, s’est construit sur le secret, le déni, la peur d’être découvert et toutes les contorsions psychologiques dont ont dû faire preuve les individus concernés pour ne pas être obligé de sortir, de coming out

Ce secret est souvent tellement bien gardé, tellement solidement intégré, que les affaires qui suivent ont surpris tant elles semblaient incohérentes par rapport au profil du criminel. On découvrira les tendances homosexuelles d’un Omar Mateen, le tueur du Pulse à Orlando après la tuerie : ses proches, et même sa famille, n’en savaient rien. Des hommes engagés dans des organisations terroristes ont reconnu plus tard être gays. Certains tueurs en série aussi étaient gays ou bis. Et immanquablement, cette homosexualité ou bisexualité est cachée. Il y a fort à parier que d’autres affaires et d’autres criminels auront dans quelques années, une place dans cette liste : le temps de l’enquête n’est (définitivement) pas le temps médiatique. La société découvrira encore de nombreux « placards » tant que les sociétés n’attaqueront pas l’homophobie à ses racines. 

Harvey Milk savait la difficulté du coming out mais savait surtout son importance. Il a fini son discours de 1978 par ces mots : « Sortez du placard seulement aux gens que vous connaissez et qui vous connaissent et à personne d’autre. Mais une fois pour toutes, brisez les mythes. Détruisez les mensonges et les distorsions. Pour votre bien. Pour leur bien. »

 

1) Aux origines du crime en série, l’enfance et l’éducation

Avant-propos : on ne parlera pas dans ce dossier des sociopathes criminels ouvertement gays. Comme Thierry Paulin, le tueur de vieilles dames dans les années 80 ou Andrew Cunanan, le meurtrier de Gianni Versace. Ils ne justifient par leur actes à travers leur homosexualité, assumée dans leur cas. Ils auraient parfaitement pu commettre leurs crimes en étant hétérosexuels. Nous ne parlerons pas non plus des rares criminelles lesbiennes comme Aileen Wuornos, interprétée par Charlize Theron dans Monster (2003) parce que cette dernière assumait complètement sa relation amoureuse avec une femme. Ni de Gwendolyn Graham et Cathy Wood, les deux infirmières américaines parce que ces criminelles lesbiennes relèvent de l’exception… Même si ces deux mères de familles auraient très bien pu être dans cet article parce qu’elles étaient bel et bien dans le « placard », on ne connaitra la nature de leur relation que lors de leur procès…

Avant de comprendre en quoi le « placard » peut provoquer chez certains des pulsions criminelles irréversibles et dans bien des cas, irrationnelles, il convient de redéfinir la notion même de « placard ». D’un point de vue psychologique d’abord. Pour cela, nous avons rencontré Laurent Biscarrat, psychothérapeute à Paris et lui avons demandé comment définit-on le « placard ». « Le « placard », c’est tout ce qu’on ne peut pas montrer aux autres d’abord, mais aussi à soi-même. Ce déni est ce qu’on appelle le « placard » négatif. Parce qu’il y a aussi un « placard » positif : c’est la possibilité, pour ceux qui ne peuvent pas faire leur coming out (pour des raisons qui leur sont personnelles), d’inviter certaines personnes à entrer dans leur propre « placard ». De manière à ce que ces personnes puissent être, qui elles sont vraiment, dans un environnement, plus petit, qu’elles ont choisi. Je résumerais par : “ Entre dans mon placard ! Plutôt que je sors du placard. ”»

Le « placard positif » qu’évoque Laurent Biscarrat est surtout vécu par des individus qui ne peuvent socialement vivre leur homosexualité. On pense bien sûr aux personnes LGBTQ+ qui habitent dans des pays à risques, au sein de familles particulièrement homophobes ou dans des entreprises qui ne s’affichent pas LGBT friendly. Laurent Biscarrat précise : « Le placard est généré d’abord par l’homophobie. Si dans l’environnement d’un jeune homosexuel, il n’y a pas un endroit de ressourcement où il peut respirer, il sera en plein “ stress des minorité ” et il créera son “ placard ”, par réflexe de sécurité. Par exemple, si l’école transmet de l’homophobie, si la famille transmet de l’homophobie, si la société envoie des messages homophobes, le jeune gay créera son placard pour avoir un endroit apaisant et calme. Le placard se crée majoritairement pendant l’enfance et l’adolescence parce que c’est le moment où on construit un lien narcissique indispensable pour bien vivre son homosexualité. » 

« Le déclenchement de cette violence chez quelqu’un dans le placard n’est pas très loin, psychologiquement, du syndrome post-traumatique. »

Du placard à la violence

Mais comment le « placard » devient-il le terreau, chez certains individus, de violences aussi extrêmes que celles des criminels dont nous parlerons ? Pour Laurent Biscarrat, le fonctionnement est presque logique : « Chacun réagit différemment au « stress des minorités » : soit par l’attaque, soit par la fuite ou la sidération… Vient ensuite tout naturellement la haine de soi qui est souvent l’origine de la violence. Le déclenchement de cette violence chez quelqu’un dans le placard n’est pas très loin, psychologiquement, du syndrome post-traumatique. Être dans le placard, c’est se cacher, ne pas montrer le moindre signe ambigu, être l’extrême opposé de ce que l’on est, en surjouant la virilité par exemple… On est sans cesse en plein stress, en insécurité par rapport au regard des autres. Du coup, un événement important, comme un décès d’un proche par exemple, peut faire basculer quelqu’un dans la violence. Le “ placard ” est un mécanisme interne très solide : le moindre grain de sable peut déclencher de la violence. »

« Dans le mensonge, on connaît la réalité, mais on la réécrit. Avec le déni, on ne sait pas qu’on ne regarde pas la réalité. »

Mais comment ces individus fonctionnent face à l’outing, même accidentel qui est en fait, leur véritable angoisse ? Ils ne mentent pas forcément. Laurent Biscarrat fait une différence entre le déni et le mensonge : « Le déni n’est pas un mensonge. Dans le mensonge, on connaît la réalité, mais on la réécrit. Avec le déni, on ne sait pas qu’on ne regarde pas la réalité. La grande majorité des “ placards ” des criminels gays, c’est du déni, et non du mensonge. Dans la construction de leur placard, même les preuves les plus évidentes de leur homosexualité, sont ignorées à cause de ce déni. » Pour illustrer comment l’aspect psychologique est déterminant pour comprendre comment des homosexuels ou bisexuels dans le « placard » peuvent devenir des criminels, à cause de ce « placard », nous nous attarderons sur quelques personnalités emblématiques.

Aaron Hernandez et son outing post-mortem

Quand, en janvier 2020, Netflix propose un docu-série en trois épisodes sur la vie de la star de football américain Aaron Hernandez, tout le monde s’attendait à un énième documentaire sur un criminel plutôt connu des médias à sensation aux États-Unis. Le tight end des New England Patriots s’était suicidé en prison quelques jours après avoir été acquitté d’un double meurtre et quelques temps avant un autre procès en appel, pour le meurtre d’Odin Lloyd, pour lequel il risquait la prison à vie.

Le documentaire de Netflix est revenu sur la genèse du parcours atypique d’Aaron Hernandez. La question qui revient en leitmotiv dans le premier épisode est : « Qui est Aaron Hernandez ? » Ce jeune papa de 23 ans d’une famille portoricaine est idolâtré à Boston. Sa vie ressemble aux contes de fée dont raffole l’Amérique. Il est beau, sa fiancée est adorable, il a eu une enfance » à la dure »… Son père était une star locale du football américain, on le surnommait The King. C’est donc tout naturellement qu’il y a inscrit son fils.

Problèmes psychologiques

Aaron vouait une admiration sans borne pour son père. Jusqu’à ce qu’on apprenne au cours du documentaire que le père d’Aaron Hernandez était alcoolique et violent, et qu’il avait fait vivre un enfer à son épouse. On comprend très vite que le footballeur souffrait de problèmes psychologiques liés à cette enfance difficile (et aussi à la pratique d’un sport particulièrement violent). Le mot « double-vie » est lâché dès le premier épisode ! Et on y découvre que le footballeur aurait eu des relations sexuelles pendant son adolescence avec Dennis Sansoucie, un de ses meilleurs amis de l’équipe de football du lycée, qui déclare qu’il leur était impossible de sortir du « placard » : « Quoi ? Le Quaterback et le Tight end étaient gays ? » Il considère avec le recul qu’ils étaient « en couple ». Aaron était terrifié à l’idée que son père, foncièrement homophobe, l’apprenne. Le père d’Aaron a même corrigé son fils quand ce dernier a voulu devenir cheerleader… C’est avec cette peur qu’Aaron s’est construit. Peur qui s’est transformée avec le temps en haine des gays, comme si le fils voulait ressembler au père. On va suivre ensuite toute l’enquête sur les meurtres dont Aaron Hernandez est accusé avec cette chape qui laissera planer des doutes. On ne saura jamais pourquoi le footballeur a organisé l’exécution d’Odin Lloyd. Ce dernier menaçait-il Aaron de révéler quoique ce soit au sujet de sa vie privée ? Le docu-série pose la question. Cette question restera sans réponse à cause du suicide du joueur…

À suivre…

Épisode 2

Tueurs en série ou terroristes… Ces hommes homosexuels ou bis ont surpris tant leur profil semblait être aux antipodes de l’image habituellement proposée par les médias ou les représentations culturelles. Pourtant, ils ont été d’une cruauté impensable qui n’a rien à envier avec celles des criminels hétérosexuels…

 

Épisode 3

Les discours profondément homophobes des religions, quelles qu’elles soient, provoquent chez certains de leurs pratiquants un disfonctionnement dès lors qu’ils ressentent une attirance pour les personnes de même sexe. Comment le « placard » qu’ils vont créer, va générer une haine de soi. Et des autres…