Gaël Morel : « Quand la famille exprime de la violence à son tour, c’est la porte ouverte à tout »
Entre les deux confinements, Gaël Morel a tourné « Famille, tu me hais », des témoignages de jeunes gays et lesbiennes chassées de leur famille. Le réalisateur s’est confié à Komitid sur ce très beau documentaire qui sera diffusé le 18 décembre par France 3.
Cela faisait longtemps qu’il avait envie de recueillir cette parole. Entre les deux confinements, Gaël Morel a tourné Famille, tu me hais, à base de témoignages de jeunes gays et lesbiennes chassées de leur famille, par leurs propres parents quand ceux-ci ont découvert leur homosexualité. Le réalisateur s’est confié à Komitid sur ce très beau documentaire qui sera diffusé le 18 décembre par France 3.
Komitid : Comment est née l’envie de faire ce documentaire ?
Gaël Morel : Le film s’ouvre sur des images d’archives de 2009 quand j’avais été approché par Le Refuge*. J’y ai rencontré des jeunes adolescents ou jeunes adultes qui y étaient aidé dans leurs démarches. Cela m’a vraiment perturbé, les récits de ces violences physiques et psychologiques, allant jusqu’à des atteintes à leurs vies, étaient incroyables. En 2015, je m’étais lancé en faisant un dossier d’enquêtes mais, au moment de tourner, la totalité des jeunes que j’avais rencontrés avaient disparus, changé de numéro ou d’endroits. J’avais mon film Prendre le large à tourner avec Sandrine Bonnaire et j’ai dû renoncer. Le premier confinement a donné lieu à une augmentation des violences intra-familiales et de nombreux jeunes ont été mis à la porte à cause de leur homosexualité. Cela devenait exponentielle et je me dis dit qu’il fallait vraiment que je revienne à ce sujet.
Au début du film, vous expliquez à quel point le moment des débats sur le mariage pour tou.te.s en 2012-2013 a été un révélateur de cette violence qui pouvait exister dans le pays sur ce sujet…
Le mariage pour tous est vu comme une date phare de l’évolution des droits LGBT mais moi je retiens de cette période qu’on a donné le droit à l’homophobie de s’exprimer dans les médias. Et, en plus, cela n’a ouvert aucun droit à l’enfant que ce soit sur l’adoption, la PMA et la GPA. Cela n’a pas été une réelle victoire sauf pour les discours abjects de la Manif pour tous et le début d’une homophobie galopante. France 3 nous a donné une carte blanche et je suis parti quasiment tout seul, accompagné d’un opérateur son et image. On s’est dit qu’on tournerait où on pouvait mais je souhaitais qu’on tourne en extérieur, ce sont presque des enfants des rues, et je voulais qu’ils occupent des espaces extérieurs.
« Quand la famille exprime de la violence à son tour, c’est la porte ouverte à tout. »
Ce qui est dit d’essentiel en amorce des témoignages, c’est que la pire homophobie c’est celle qui vient de sa propre famille…
La famille est censée protéger ses enfants et les aider à se construire bien avant l’Éducation Nationale. Et quand c’est de la haine qui s’exprime au lieu de l’amour à cause de l’homosexualité de leur enfant, c’est une destruction avant la construction, c’est une atomisation de l’identité de ces jeunes. Ces jeunes font déjà très souvent l’objet de la violence ou de la méchanceté des autres, avant même de connaître leur identité, notamment les garçons efféminés. Quand la famille exprime de la violence à son tour, c’est la porte ouverte à tout. Il y a de la violence physique, des coups de poing, de pied, donnés par les parents, les frères. Cela peut aller jusqu’à la mort. Je n’ai pas voulu parler des personnes qui vivent aussi des violences sexuelles mais elles existent également. Je voulais donner l’impression que les exemples que je citais pouvait concerner tout le monde. J’ai lancé des pistes, lu des témoignages dans la presse, contacté le milieu associatif et on a retenu moins de dix témoins. Je voulais vraiment qu’ils témoignent à visage découvert, il fallait que ces très jeunes gens entre 18 et 22 ans aient une voix, un corps, un regard.
Quels sont les points communs à tous ces témoignages, qu’est-ce qui ressort le plus de ces récits ?
Ils ont tous à la fois une forme de maturité et de distance par rapport à ce qu’ils ont vécu. À part le personnage de James qui est encore totalement dans l’émotion et le chagrin de ce qu’il a vécu, tous sont armés d’une carapace. Ils ont réussi à prendre une distance avec leur histoire et ont une capacité plus affirmée que celles d’autres jeunes de se projeter dans l’avenir.
Et ils et elles se projettent dans la construction de leur propre famille…
Oui il y a l’idée d’avoir des enfants, d’être en couple et de se projeter finalement dans un modèle de famille idéale ce qui est logique quand on se sort d’une famille dysfonctionnelle ou violente. Ils ont dans l’idée de réparer. Et l’un d’eux, Pstiwan, a entamé un processus de transition. L’avenir, c’est une façon de s’affranchir de leur histoire.
Qu’est-ce qui vous a le plus touché lors de ces échanges ?
Je m’étais préparé à entendre tout ça et je voulais absolument qu’ils sentent qu’ils pouvaient tout me dire. On sent les moments où ils inventent un peu mais c’est souvent pour cacher des moments terribles, des histoires de prostitution et de drogues. C’est difficile de parler de ça devant une caméra mais le fait que j’avais fait des films qui évoquait ce genre de sujets pouvait aider à la relation de confiance et à libérer leur parole. J’ai essayé de ne pas être dans l’émotion, je voulais comprendre des choses assez factuelles, qu’on me raconte les actions, les faits.
« À l’heure où des personnes de la Manif pour tous sont chroniqueurs sur des chaînes infos, c’est important de voir les conséquences de leur parole. »
Jenny, l’une des témoins, touche du doigt un autre sujet qui est celui des lieux communautaires, ici c’est une discothèque qui a fermé. Ce sont des lieux qui jouent souvent un rôle de famille de substitution et qui disparaissent les uns après les autres à l’ère des applications.
Cela m’a beaucoup touché parce que ce sont des lieux qui ont tendance à disparaître. Dans les années 90, on trouvait dans ces lieux tout ce qu’on pouvait imaginer d’une famille. On savait qu’on allait retrouver des gens avec qui on tissait des liens, qu’on allait pouvoir parler de ce qui n’allait pas et se sentir moins seuls. Les hétéros qui sont sur leurs applications ils s’en foutent car le monde leur appartient. Pour nous, les applications isolent encore plus et nous avons besoin de rencontrer et de séduire sans filtre, de se faire des amis, de faire des rencontres amoureuses accidentelles avec des personnes qui ne correspondent pas à nos critères ou fantasmes établis. Tous ceux qui ont été adolescents ou jeunes adultes quand ces lieux prospéraient ont pu connaître une vraie forme d’épanouissement hors de la famille. Je n’ai pas voulu faire un film engagé mais un film pédagogique. Je me dis que cela à un sens qu’il soit diffusé sur France 3 et qu’on puisse tomber dessus par hasard sans être forcément déjà convaincu ou concerné. Et les témoignages peuvent être une révélation pour des personnes qui n’imaginent même pas que ces situations existent. À l’heure où des personnes de la Manif pour tous sont chroniqueurs sur des chaînes infos, c’est important de voir les conséquences de leur parole. Et l’idée que la famille soit l’alpha et l’omega d’une société m’a toujours rendu dingue. Je suis pour la PMA, la GPA et ces gens qui ont peur que cela mette à mal la société, je ne sais pas de quelle société ils parlent… Il me semble que depuis un siècle, qui a sans doute été le pire pour l’humanité, la société va mal pour d’autres raisons. Et c’est leur seul argument.
Vous avez d’autres projets ?
Gaël Morel : Le moment est un peu compliqué pour le cinéma traditionnel. Je suis en phase de financement de mon prochain film, à ce stade on ne sait pas encore si cela va se faire ou non. J’aimerais beaucoup retrouver Sandrine Bonnaire avec une histoire très simple.
Famille, tu me hais
Réalisation Gaël Morel
Première diffusion sur France 3, le 18 décembre, à 00h15
*Cette interview de Gaël Morel a été réalisée avant la parution de l’enquête de Mediapart sur le Refuge.