Découvrez Auróra, refuge pro-LBGT+ dans la Hongrie ultra conservatrice d’Orbán

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Le 23 octobre dernier, des néonazis ont brûlé le drapeau arc-en-ciel flottant devant l’entrée de ce lieu symbolique de la contre-culture budapestoise à la fois cible des extrémistes et de l’exécutif. Reportage.

Viktória Radványi est encore sous le choc. En un an et demi de militantisme à la Budapest Pride, la jeune femme n’avait jamais imaginé qu’un rainbow flag puisse finir en cendres tout près de son bureau.

Pourtant, c’est exactement ce qui s’est passé le 23 octobre, jour de fête nationale, en marge d’un rassemblement organisé par des sympathisants du parti d’extrême-droite Mi Hazánk (Notre Patrie) devant le café-centre communautaire Auróra, refuge d’associations et ONG défenseures des minorités. Le procès-verbal rédigé par la police n’évoque que du simple « vandalisme ».

« Depuis janvier 2019, cela faisait déjà huit fois que des néonazis ou des ultracatholiques perturbent des événements LGBT hébergés au sein d’Auróra. Les auteurs de l’autodafé avaient clairement annoncé leur intention sur Facebook et sont arrivés sur place sans aucune présence policière », raconte Viktória à Komitid.

« En ne condamnant pas ce genre d’acte abject ou en laissant le Président de l’Assemblée Nationale László Kővér assimilier l’homosexualité à la pédophilie, le gouvernement cautionne la narration poutinienne valorisant la propagande homophobe au nom de la défense des familles », tonne Radványi.

Débats et décrédibilisation

Ouvert depuis l’automne 2014, Auróra est un lieu de vie et de débats où se croisent entre autres bénévoles de la Pride, activistes de Foot Not Bombs, plumes du Mediapart local Átlatszó, freelances, ainsi qu’élèves et enseignants de la Közéleti Iskola promouvant la démocratie participative en Hongrie.

Dans la cour intérieure surplombée de lampions, pintes et cigarettes s’enchaînent à la tombée du jour. Auróra bénéficie du patronage de l’organisation juive Marom parrainant le festival alternatif Bánkító et le réseau C.O.R.E. soutenant l’essor de lieux hors-système et de la société civile à travers le territoire.

Le positionnement d’Auróra lui vaut l’ire des médias conservateurs progouvernementaux dénonçant sa proximité avec l’Open Society du milliardaire George Soros. La précédente municipalité de droite estampillée Fidesz, battue par l’opposition aux élections locales du 13 octobre, mena elle aussi la vie dure à Auróra. Fermetures administratives, arrêt du café-jardin partagé et interruptions de soirées par la police ont jalonné l’histoire agitée des lieux depuis l’interpellation de quelques fumeurs de cannabis en juin 2017. Sans oublier plusieurs tentatives de rachat par la mairie d’arrondissement auprès du bailleur d’Auróra.

« Au fur et à mesure de la montée du discours anti-LGBT et anti-ONG, nous sommes devenus la cible de violentes campagnes de décrédibilisation »

« Au fur et à mesure de la montée du discours anti-LGBT et anti-ONG, nous sommes devenus la cible de violentes campagnes de décrédibilisation définissant cet endroit défendant la diversité et les groupes marginalisés comme un repaire de drogués ou d’agents de l’étranger » explique Ádám Schönberger, patron de Marom et d’Auróra à Komitid.

« Nous avons encaissé d’innombrables coups et espérons que notre situation s’améliorera avec la nouvelle municipalité de gauche. Auróra doit incarner un exemple pour la société civile, la preuve que la peur ne peut pas et ne doit pas nous guider », développe Schönberger.
Ádám Schönberger, Viktória Radványi et Tamás Dombos de l’association LGBTQ Háttér Tarsaság ont été reçu.e.s par l’ambassadeur des États-Unis moins de 48 heures après la destruction du rainbow flag. La rencontre avait été préalablement organisée afin de permettre à David Cornstein de mieux connaître le travail mené par la société civile et la communauté LGBT+ magyare. L’actualité du drapeau arc-en-ciel brûlé devant Auróra donna l’occasion au diplomate d’affirmer son attachement à l’égalité et à la dignité de chaque être sans différenciation basée sur l’orientation sexuelle ou le genre.

« Harcèlement »

Cocon de l’organisation caritative Oltalom aidant les sans-abris et de la plus importante population rom de Budapest, le huitième arrondissement s’est choisi un maire attaché au tissu associatif local et à l’existence d’Aurora défendue durant sa campagne. Dès qu’il apprit l’attaque du 23 octobre, András Pikó dépêcha les forces de police pour disperser les néonazis et condamna l’acte sur sa page Facebook. Au soir de sa victoire électorale, l’ancien journaliste de radio déclarait fréquenter régulièrement ce lieu estimé « de grande valeur » pour le Józsefváros et s’engagea à mettre fin au « harcèlement » d’Auróra.

« Auróra est une bastion de résistance abritant les locaux de la Pride, du centre de presse Rom et d’une dizaine d’autres ONG, bref, les ennemis désignés de l’exécutif actuel. Un espace de rencontres, de divertissement et d’activisme que notre municipalité soutient naturellement », assure à Komitid le maire-adjoint Gábor Erőss issu de la circonscription d’Auróra. »

« Le récit anti-migrants s’épuise et le discours bascule désormais vers les [personnes] LGBTQ même si les mentalités tendent heureusement à évoluer. Pour ma part, je défile presque tous les ans avec mes enfants lors de la marché des fiertés », pointe l’élu hétéro parfaitement francophone.

Le 26 septembre dernier, un groupuscule extrémiste mené par bouscula la diffusion d’un film dénonçant la violence anti-LBGT+ dans les écoles sans être inquiété. En juin, durant le mois des fiertés, ces mêmes sympathisants néonazis perturbèrent coup sur coup une projection, un speed-dating pansexuel, une soirée consacrée aux réfugiés gays, une prière organisée par un groupe chrétien pro-LGBTQ, une lecture sur les émeutes de Stonewall, un atelier DIY pour jeunes LGBTQ et un autre dédié à la création de pancartes pour la Pride.

Les huit attaques de 2019 auxquelles se référait Viktória.

La neuvième attaque, celle du 23 octobre, illustre les difficultés de la communauté LGBT+ magyare cherchant le chemin de l’intégration au sein d’une société largement réfractaire à l’acceptation des minorités. Derrière la porte d’Auróra, des hommes peuvent se maquiller ou s’embrasser sans choquer quiconque. Gays, lesbiennes, bies et trans, non-binaires, discutent librement politique et sexualité entre deux pálinka ou deux chopes. Les amateurs de son vibrent sur des musiques que les ultraconservateurs jugeraient « déviantes ». Alors qu’Auróra vient d’avoir cinq ans, l’insouciance des débuts s’est évaporée, mais l’esprit tient bon.