«LGBTI et crise climatique: pourquoi notre mobilisation importe», par LGBTI pour le climat

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À un mois de la COP 21, le collectif LGBTI pour le climat donne de la voix.

En juillet 2014, quelques mois avant la grande marche new-yorkaise pour le Climat où plus de 300 000 personnes descendirent dans la rue, Peterson Toscano, acteur et activiste LGBT, donnait le ton sur son blog. Énumérant de nombreux cas de minorités sexuelles discriminées ou menacées en temps de crise, climatique ou non, il en venait à citer cette phrase de l’anthropologue féministe Gayle Rubin en 1984 :

« Pour certains, la sexualité peut être un sujet inintéressant, une distraction frivole qui ferait perdre de vue ces problèmes plus cruciaux que sont la pauvreté, la guerre, la maladie, la famine ou l’extermination de tous par les armes nucléaires. Mais c’est précisément dans des temps comme les nôtres, où nous vivons sous la menace constante d’une destruction impensable, que les gens sont le plus susceptibles de sombrer dans une folie dangereuse portant sur toutes les questions de sexualité. »

Au sein de cette marche new-yorkaise, je le découvris sur internet, une organisation ne put manquer d’attirer l’attention du jeune gay encore non militant que j’étais : les Queer for Climate. Je n’étais pas totalement convaincu. L’idée d’avoir à se reconnaître comme LGBTI pour lutter contre le réchauffement climatique n’était pas d’une évidence criante au moment où, en France, nous avions seulement réussi à obtenir le mariage pour tous, non sans douleur d’ailleurs.

Pourtant, la portée de la citation de Rubin, même si les problématiques propres aux questions des « sexualités » et leur articulation à l’actualité étaient alors différentes, nous invite désormais, il me semble, à la faire résonner avec notre situation actuelle.

À l’heure où la question du statut de réfugié climatique demeure un point aveugle des engagements gouvernementaux, il est tout d’abord difficile de ne pas reconnaître les profondes inégalités dans l’exposition aux dangers du changement climatique et à la destruction de l’environnement par l’activité humaine. Car si les enjeux du réchauffement nous affectent tous et toutes sans exception, il est désormais démontré que ce sont les populations les plus pauvres et les minorités les plus marginalisées par la société qui sont les plus directement soumises à l’insalubrité, aux taux de pollution élevés, aux risques alimentaires, au manque d’eau, à la déforestation, à l’appropriation des biens communs ou aux matériaux de construction les plus nocifs. Cette articulation entre crise environnementale et renforcement des inégalités est malheureusement peu médiatisée. Et si les conséquences de l’exposition aux dangers de la pollution et du réchauffement ne sont pas exactement les mêmes pour toutes les minorités, notamment en France, ces inégalités et cette articulation doivent nécessairement interpeller et faire réfléchir les LGBTI.

Le risque mis en avant par la citation de Gayle Rubin est complexe, il dessine une voie étroite dans laquelle il est pourtant nécessaire de pouvoir avancer. D’une part, entre une idéologie dominante qui tendrait à présenter toute affirmation d’une minorité et de ses enjeux comme une manière de distraire des problèmes rencontrés lors d’une crise économique et environnementale mondiale et, d’autre part, en évitant l’instrumentalisation de la mobilisation de cette minorité en la considérant politiquement ou médiatiquement comme un repli identitaire. Là où au contraire, il faudrait reconnaître ce qu’elle signifie véritablement lorsqu’elle s’engage contre cette crise globale.

La crise climatique menace en effet les LGBTI à la fois en tant qu’individus, comme tous les humains, mais aussi en tant que minorité (certains et certaines d’entre nous sont évidemment plus menacé.e.s en raison de la précarité de leur situation).

Le risque serait en effet, au même titre que d’autres minorités, de subir à notre tour les crispations de sociétés angoissées par leur avenir.

S’il ne s’agit pas non plus de dire que nous sommes le groupe le plus exposé, en particulier en France, aux dangers les plus immédiats de la crise climatique, il s’agit cependant de pouvoir s’engager sur plusieurs fronts : d’en montrer les véritables causes, tout ce qu’elle affecte et qu’elle risque d’affecter, de soutenir également les changements nécessaires à son atténuation et de continuer à affirmer notre identité dans l’espace public et défendre nos acquis en termes de droit dans le même temps.

L’affirmation de l’identité LGBTI dans la lutte contre le réchauffement climatique ne nuit en rien aux luttes qui nous importent, trop souvent encore passées sous silence, sur l’accès aux soins et la reconnaissance des droits des trans’, sur l’importance de la prévention contre le VIH, ainsi que toutes les réflexions qui constituent actuellement les débats autour de la parentalité, y compris la PMA et y compris la GPA. Renoncer à affirmer cette identité, sa complexité évidente, pour se fondre dans une masse commune à un moment où l’avenir de notre planète peut se décider dans un accord serait dommageable. Non seulement pour nos causes mais aussi pour ce qu’elles permettent de questionner et de réfléchir, que l’on soit LGBTI ou non.

N’est-il pas pertinent en effet, nous qui avons été si souvent taxé.e.s d’être « contre nature », de revenir justement à celle-ci pour continuer à questionner son concept même ? N’y a-t-il pas même un besoin essentiel LGBTI de pouvoir affirmer que nous ne nous inscrivons pas contre elle, mais en elle, et que nos préférences sexuelles, notre genre, les questionnements que nous incarnons, ne contribuent pas à la détruire mais seulement à déconstruire l’idée préconçue que nous en avons ?

Pour des LGBTI comme nous, protéger le climat, ce n’est évidemment pas défendre un concept rétrograde de « nature ». L’émergence de mouvements tels que « l’écologie humaine », issue directement de mouvements d’extrême droite proches de la « Manif pour tous », de même que les discours perturbants de vieux militants écologistes, gentillets mais un peu dépassés, mâtinés de thèses vaseuses sur la reproduction homme-femme méritent une attention, un souci, car ils sont les signes d’un danger et d’un besoin. Le besoin d’une présence et le besoin d’une prise de position claire face à l’ambiguïté de discours redessinant un concept de nature inquiétant. Les époques de survie ne sont pas, l’Histoire l’a démontré de maintes fois, propices à l’ouverture et à la reconnaissance des droits et de la dignité de chacun. D’où cette nécessité de nous rendre visibles avant qu’il ne soit trop tard, avant que nos préoccupations ne se voient écrasées par l’urgence d’une crise qui deviendrait la lutte prioritaire à mener.

D’autre part, les dynamiques qui ont fait les mouvements LGBTI s’inscrivent dans une histoire, une histoire faite de blessures, certes, mais aussi de belles victoires. Si nous sommes capables de nous émouvoir devant un film anglais, nommé Pride, qui raconte le principe de convergence des luttes entre des mineurs anglais et de jeunes LGBTI, reconnaissons que notre mobilisation pour le climat correspond non seulement à une solidarité, un souci pour autrui, mais aussi plus simplement un souci de ce que nous sommes toutes et tous et de ce tout dans lequel nous vivons.

Car c’est ce « tout » qui se trouve aujourd’hui menacé, c’est l’environnement dans lequel nous existons avec nos différences. Lorsqu’en tant que gay, bi.e, trans’, lesbienne ou intersexe, je décide donc de me mobiliser pour la cause du climat, de le protéger, d’accepter de modifier mon mode de vie et de consommation afin de permettre une vie correcte pour les générations futures, générations qui seront aussi diverses que les précédentes, j’expose non seulement cette différence, mais également mon désir de vivre avec les autres.

Si chacun et chacune est heureusement libre d’intégrer ou non les grandes mobilisations de la fin de l’année, de grossir les rangs à sa manière, qu’il ou elle soit, et se sente LGBTI ou pas, c’est en tout cas ce que notre mouvement propose : un principe d’engagement et de convergence alors que nous nous rapprochons des échéances de la COP 21.

La pression populaire est désormais l’un des seuls moyens de rappeler aux politiques la nécessité de trouver un accord fort sur le réchauffement climatique afin de limiter les conséquences d’une catastrophe déjà en marche, une catastrophe qui mérite plus qu’un accord politique : elle réclame une véritable démarche de réflexivité sur nous-mêmes, sur l’essence de notre dignité et sur la façon dont nous voulons vivre ensemble. Ce mode d’engagement, je le crois, permettra dès lors d’amorcer ce que la journaliste et essayiste Naomi Klein ne définit pas seulement comme une transition mais bien comme une « révolution » : un retournement contre un système qui, autrement, finira bel et bien par nous priver toutes et tous des possibilités de cette même dignité.

C’est en reconnaissant cette évidence qu’il nous sera possible de mettre à profit notre savoir, notre expérience, notre humour, et notre culture militante propres dans la mobilisation contre le changement climatique. C’est la dynamique qui anime le mouvement LGBTI pour le climat que nous venons de créer et celle qui nous a permis de penser ce premier événement « Le Climat mis à nu », à un mois de la grande marche mondiale pour le climat qui aura lieu à Paris.

Cy des LGBTI pour le climat

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Le climat mis à nu, le 24 octobre, au Point Éphémère (en partenariat avec Yagg).