Evan Wolfson: «Les États-Unis sont prêts pour l’ouverture du mariage aux couples homos»

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Militant historique du droit au mariage pour tou.t.e.s, Evan Wolfson explique les enjeux de la très attendue décision de la Cour suprême des États-Unis et son incidence pour les LGBT amércain.e.s. Un entretien exclusif pour Yagg.

Il y a tout juste deux ans, la Cour suprême américaine se prononçait en faveur de la reconnaissance du mariage des couples homosexuels au niveau fédéral en affirmant que le Defense of Marriage Act (Doma) était inconstitutionnel. Deux ans après cette décision historique et une bataille judiciaire acharnée dans les tribunaux des États américains, la question fait son grand retour devant les juges suprêmes qui doivent désormais déterminer, avant la fin juin – probablement aujourd’hui, lundi 22, ou le lundi 29 – si l’ouverture du mariage aux couples homos sur le territoire américain est un droit constitutionnel à partir de l’affaire Obergefell v. Hodges dans l’Ohio.

Mais si la Cour pourrait se prononcer sur l’extension du droit au mariage pour les couples gays et lesbiens sur tout le territoire, elle pourrait également se limiter à une décision qui ordonne aux États de reconnaître les mariages de leurs ressortissant.e.s contractés dans un État voisin sans pour autant faire du droit au mariage un droit constitutionnel. Pour comprendre les enjeux et les attentes autour de ce nouveau rebondissement dans la bataille pour l’égalité engagée depuis presque 30 ans, Evan wolfson, avocat et célèbre juriste gay américain, fondateur de l’organisation Freedom to Marry en 2001, a répondu aux questions de Yagg. Et le militant historique du droit au mariage pour tout.e.s n’hésite pas à exprimer son optimisme quant à l’issue envisagée par les juges suprêmes.

La Cour suprême américaine devrait rendre sa décision sur l’ouverture du mariage aux États-Unis dans les prochains jours. Quelles pourraient être les conséquences d’une décision positive pour les personnes LGBT américaines ? Si nous obtenons la décision de la Cour suprême pour laquelle nous avons travaillé depuis des années, les couples de personnes de même sexe pourront s’engager à vie pas seulement en amour mais aussi devant la loi dans tout le pays – et dans les 13 États qui excluent encore les homos du droit au mariage. Et ils partageront dans la joie les protections, la sécurité, les responsabilités et le respect que le mariage implique. Cela renforcera la compréhension et l’acceptation des personnes homosexuelles par la société et amplifiera l’élan dans la lutte qui est menée pour mettre fin aux autres facettes des discriminations et de l’exclusion. Ce sera aussi une incroyable victoire pour le pays tout entier car nous serons à la hauteur de nos idéaux, ce qui favorisera d’éventuels progrès pour les droits humains dans d’autres parties du globe.

Êtes-vous optimiste ? Oui. Nous pensons que nous avons porté l’affaire aussi bien à travers le pays que dans les tribunaux. Plus de 60 % des Américain.e.s soutiennent l’ouverture du mariage aux couples gays et lesbiens, et plus de 65 tribunaux de première et deuxième instances ont affirmé, en vertu de la loi, la liberté de se marier et l’égale dignité des personnes homosexuelles. Les États-Unis sont prêts à ouvrir le mariage aux couples homos, et j’espère personnellement que la Cour suprême mettra le pays au diapason.

Plusieurs situations sont envisageables pour les juges suprêmes. Juridiquement, quelle serait la meilleure décision sur le mariage ? S’il y a victoire, quelle qu’elle soit, elle sera percutante et significative. L’idéal serait que la Cour suprême affirme expressément qu’une discrimination au droit au mariage en raison de l’orientation sexuelle est présumément inconstitutionnelle, tout en arguant que le droit de se marier, tel que garanti par la Constitution, ne peut pas être refusé aux homos.

Pensez-vous que cette décision peut avoir une résonnance particulière pour les droits des personnes LGBT en dehors des États-Unis ? Absolument. Si nous ne sommes pas à la hauteur de nos propres idéaux, comment un pays comme les États-Unis peut-il ensuite aller promouvoir les droits humains [dans le monde] ? A contrario, les victoires pour les droits humains aux États-Unis, ainsi que dans les autres pays démocratiques, montrent l’exemple, inspirent et donnent aux défenseur.e.s de la cause de la matière pour faire pression en faveur de droits humains universels à travers le monde.

Depuis que la Cour suprême a reconnu le mariage des couples homosexuels au niveau fédéral en 2013 dans son arrêt United States v. Windsor, qu’est-ce qui a évolué dans les mentalités à l’égard des personnes et des couples LGBT ? Des 65+ affaires que nous avons gagnées depuis deux ans, mon moment préféré reste le jour où nous avons apporté la liberté de se marier pour les homos dans le très conservateur et religieux État de l’Utah. Selon la cour, « ce n’est pas la Constitution qui a changé, mais la connaissance de ce que signifie être gay ou lesbienne ». Cela a permis de synthétiser notre stratégie : faire comprendre aux personnes qui ne sont pas homosexuelles ce que sont vraiment les homos, pourquoi le mariage compte, que nous partageons les mêmes valeurs d’amour, d’engagement, familiales, de justice, de liberté, d’inclusion, d’égalité et qu’il faut traiter les autres comme on veut être traité soi-même. Nous avons ainsi mené la danse en comprenant combien il était important de communiquer sur ces valeurs partagées en partageant des histoires personnelles et authentiques qui atteignent aussi bien le cœur que la tête. Ce qui a accéléré le soutien de l’opinion publique à l’ouverture du mariage, un élément-clé dans notre stratégie pour gagner des batailles juridiques et politiques.

Beaucoup de célébrités ont également fait leur coming-out ! Oui, c’est vrai. Mais le meilleur moteur de changement reste la discussion, et pas seulement la couverture médiatique de ces sujets, bien que cela puisse favoriser la discussion.

Pensez-vous que les prises de position très favorables de Barack Obama envers la communauté LGBT ont permis de mettre le droit au mariage et de l’adoption à l’agenda national ? Il a été le premier Président en poste à prendre fait et cause pour l’ouverture du mariage aux homos. Son soutien a donc été très significatif dans l’accélération du basculement de l’opinion publique tout en faisant concrètement avancer les droits des couples de personne de même sexe et de leurs familles. La façon dont Obama explique son soutien à la cause – en parlant avec des termes personnels en tant que père et ami, et pas seulement en tant qu’avocat ou président – a permis à beaucoup d’Américain.e.s de penser différemment et d’« évoluer » comme il l’a fait lui aussi. L’administration a également fait des pas importants. Par exemple, dans la foulée de la décision de 2013 de la Cour suprême, l’administration Obama a pris des engagements pour rapidement mettre en œuvre la décision et apporter des protections fédérales aux couples gays et lesbiens, même dans les États qui continuaient à discriminer. Le leadership du Président Obama en aidant à apporter la liberté de se marier à tous les Américain.e.s sera un élément reluisant de son leg en tant que président.

Vous étiez l’un.e des premier.e.s militant.e.s à défendre l’égalité dans le mariage dans les années 1990 quand la question est arrivée devant la Cour suprême de Hawaï. Je suppose qu’une décision positive serait un accomplissement personnel… Cette victoire appartient au pays tout entier, et au mouvement qui a émergé depuis plus de 40 ans. Pas une seule personne, une seule organisation, une seule affaire, une seule bataille, une seule méthodologie n’y sont parvenues seules. Mais en même temps, ce mouvement vers l’égalité dans le mariage n’est pas le fruit d’une série d’actions isolées. Nous avons suivi une stratégie et il y a eu une campagne mise en œuvre pour la suivre, celle de Freedom to Marry, l’organisation que j’ai fondée et dirigée. Je suis fier d’avoir travaillé depuis plus de 32 ans pour arriver là où nous devions être, et j’ai de la chance que la vision que j’ai élaborée en 1983 en tant qu’étudiant en droit, et avec le travail d’autres, ait pu être féconde grâce au travail et à la pugnacité d’un grand nombre de personnes et du fait de pouvoir vivre dans une société démocratique où on peut changer les choses pour le meilleur si on fait le travail qu’il faut.

Enfin, quels sont désormais les défis pour la communauté LGBT américaine une fois que l’égalité dans le mariage deviendra réalité pour les couples gays et lesbiens ? Gagnée ou perdue, la bataille n’est pas terminée. Il n’y a pas de loi qui interdise explicitement les discriminations en raison de l’orientation sexuelle et de l’identité de genre au travail, dans l’accès au logement ou dans l’accès au service public comme la restauration ou le simple fait de se rendre au théâtre. Dans beaucoup d’États, où il n’existe aucune protection juridique pour les homos, nos opposant.e.s tentent par tous les moyens de modeler les droits civils, en invoquant les « croyances religieuses » pour créer des exceptions et mettre en place des clauses qui autorisent à discriminer. Nous devons exploiter l’élan autour du mariage et le travail mené depuis pour ne pas seulement faire évoluer la loi, mais pour améliorer la vie des gens dans tous les recoins du pays. Nous voulons que les personnes se sentent sûres, en sécurité, incluses, et libres d’être heureuses. Notre objectif n’est pas seulement d’obtenir de bonnes lois, mais de permettre que chacun.e vive bien sa vie. Si avec cette victoire la campagne Freedom to Marry devrait bientôt s’achever, le travail de notre mouvement pour les droits humains reste d’actualité.