«Je ne serai jamais ton père», par Antoine Dole
L'auteur et scénariste Antoine Dole a publié ce très joli texte sur Facebook ce matin. Nous le reproduisons ici avec son accord.
2001. Y a quatorze ans. Une copine me tire les cartes. On fait la liste des choses qu’elle entrevoit. Depuis, 5 de ses prédictions, sur 6, se sont produites. Je ne sais pas la part de hasard, de vérité ou de n’importe quoi. J’avais 20 ans et envie de croire en demain. J’ai toujours aimé penser que, ce soir-là, elle avait ouvert une brèche sur l’avenir. J’aimais ce qu’elle y avait vu, et croire que tout cela était écrit et possible m’a sûrement donné une raison de plus d’atteindre mes objectifs.
La seule prédiction qui ne s’est jamais réalisée, c’est toi.
Elle m’avait dit que tu arriverais l’année de mes trente ans. Elle avait une image très claire dans son esprit: Moi qui marche dans la rue, et toi à mes côtés, petit morceau de vie. Elle a longuement parlé de ton sourire, un grand sourire qui mangerait tout ton visage. Et de comment avec cette énergie-là, tu déformerais mes certitudes, mes angoisses, et tout le monde autour de toi. Les années sont passées avec cette sensation de marcher vers toi, au fil des anniversaires. Qu’un jour tu serais là. J’ai tenté de me faire une belle vie, pour que le cocon soit doux et que tu ne manques de rien. J’ai cherché tout du long une personne pour être à mes côtés, qui serait l’autre moitié de toi. Quelqu’un qui pourrait remplir ta tête et ton cœur de toutes ces choses importantes sur lesquelles je n’avais pas prise. Te donner le goût de la vie, la force d’affronter ce monde avec le désir et l’appétit que ça implique. Quelqu’un pour te faire grandir, autant que tu nous ferais grandir, et qu’ensemble on soit une famille.
Je l’ai trouvé, et tu n’aurais manqué ni d’amour, ni d’attention avec lui. De rien, tu n’aurais manqué de rien. Ni enfant, ni adulte. Je sais que l’un comme l’autre, on aurait toujours été là, pour toi. Mais tu n’es pas là.
Et j’ai 33 ans à présent. Je commence à réaliser, doucement, que je ne serai jamais ton père. Il y a des amours qui, mêmes beaux, mêmes forts, ne le permettent pas. Ce n’est pas toujours facile de s’y faire: parce que tu faisais presque déjà partie de tout ce qu’on vit, je veux dire, y a de la place pour toi, ici, là, partout. Tu vois, rien que de l’écrire, comme ça, ça fait trembler quelque chose à l’intérieur: ce monde aurait gagné à te connaître, toi si désiré et attendu, toi nécessaire, le fruit de quelque chose de vrai et de beau. Mais non, je ne serai jamais ton père, et il faut commencer à l’accepter, parce que sinon c’est tout le reste qui va devenir triste.
Je ne sais pas si j’aurais été un bon père, j’aurais fait de mon mieux pour t’épargner mes peurs et mes doutes. J’aurais peut-être foiré, mais quel parent ne foire pas ce genre de choses? J’aurais essayé de te mettre à l’abri, comme un endroit de moi où tout serait réparé. Un horizon de possibles. On aurait rêvé de mille vies pour toi, prêts à t’accompagner sur chacune d’entre elles.
Pendant des années il a fallu écouter celles et ceux qui gueulaient qu’une chose aussi précieuse que toi, on en ferait n’importe quoi. Que l’amour qu’on aurait eu à te donner, il ne vaut pas grand chose. Qu’on n’aurait même pas été une vraie famille, de toutes façons. Ça m’a fait mal, souvent. Mais ces gens-là n’ont pas gagné.
J’ai toujours su qu’ils avaient tort, parce qu’il y avait plus d’amour dans cette image de toi et nous marchant main dans la main dans la rue, que dans leur vie toute entière. Plus d’amour dans ce sourire que j’ai imaginé plein de fois. Plus de vérité, oui, elle se trouve là, la vie: pas juste se tenir debout mais se sentir vivant, avec ces crépitements au dedans.
Dimanche, fête des pères. Je n’ai pas fêté celle du mien depuis des années. Je commence à douter qu’il ait jamais existé. Dimanche, fête des pères. Pour le symbole. Ne m’en veux pas si je cesse d’y croire. C’est autant pour toi, que pour moi. Je devine bien que les gens autour de moi ne comprennent pas forcément ce que ça fait, d’être là en flottement sur le cours de l’existence: pas de toi, pas de continuité, pas de logique à ma trajectoire. Juste soi à soi, comme un circuit fermé. Comme si tout un pan de soi ne pouvait s’accomplir, se réaliser.
Je ne serai pas là pour toi, pas là pour te faire grandir, pas là pour t’aider à trouver tous les moyens de faire changer ce monde. Mais tu seras dans chaque chose, chaque personne, chaque trajectoire qui croisera la mienne. Comme une raison de plus d’avancer dans la bonne direction, d’être une bonne personne. Je ne serai jamais ton père, mais je serai autre chose. Ma mère, mes frères et sœurs. J’ai des neveux et nièces extraordinaires. Je serai là pour eux. Pour les miens, pour ceux que j’aime. Et pour celui que j’aime, et qui me rattache au sol quand les doutes soufflent fort. Ça aussi ça a du sens.
Hier j’ai lu cette phrase, «Et ils vécurent enfants et firent beaucoup d’heureux».
Je ne serai jamais ton père, mais ne t’en vas pas. Reste là, quelque part. Tu es sans aucun doute la part de moi qui me rend meilleur.
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