Sur France Inter, l’émission «A’LIVE» consacrée aux trans’ agace ses invité.e.s

Publié le

Mardi 9 juin, à 21 heures, les militantes trans’ Hélène Hazera et Coline ainsi que le plasticien trans’ Edi Dominique Dubien étaient les invité.e.s de l’émission de Pascale Clark. Traitement des questions transidentitaires qui à, leurs yeux, pose problème.

Depuis que Laverne Cox a fait la couverture de Time l’an passé – une première pour une personnalité transgenre –, et avec le très médiatique coming-out trans’ de Caitlyn Jenner début juin en une de Vanity Fair, les questions de transidentités ont émergé avec force dans les médias. Une médiatisation ambivalente de quelques privilégié.e.s – l’actrice d’Orange Is The New Black le reconnaissait elle-même – pour beaucoup de militant.e.s ou chercheur/ses trans’ qui passe sous silence les vraies questions de fond. «La people-isation ou la starification de quelques figures trans’, sans nier le travail des plus méritantes, ne doit pas faire oublier la réalité de la vie de 99% des personnes trans’», affirmaient récemment, dans une tribune sur Yagg, Maud-Yeuse Thomas et Karine Espineira, universitaires, responsables de l’Observatoire des transidentités (ODT).

Par ailleurs, le traitement médiatique des personnes trans’ est aussi vivement critiqué, de la part des personnes trans’ elles-mêmes ou de certains médias pour ses bévues. Invitée sur les plateaux américains, Laverne Cox en personne prend pour habitude de recadrer les journalistes, avec pédagogie et toujours avec politesse, face à des questions intrusives pour expliquer comment parler respectueusement du genre d’une personne trans’. Aux États-Unis, au Royaume-Uni, voire en France, des journaux, site d’information et télévision comme BuzzFeed, The Huffington Post, The Guardian ou la BBC reprennent leurs confrères et consœurs – là aussi avec pédagogie – pour indiquer comment parler des personnes trans’ respectueusement et sans se focaliser sur l’intime, le psychologique ou la transition/transformation etc. C’est dans ce sens que l’Association des journalistes LGBT (AJL) a d’ailleurs publié un kit ressource en juin 2014 auquel peuvent se référer les journalistes qui auraient des doutes.

Si le lecteur ne s’affiche pas, cliquez sur Things not to say to a trans person – Free Speech – BBC Three

QUESTIONS «INTRUSIVES» ET «ANECDOTIQUES»
C’est dans ce contexte après leur passage mardi 9 juin sur les ondes de France Inter , dans l’émission A’LIVE de Pascale Clark à 21 heures, intitulée ce jour-là «Paroles de transgenres» que les invitées, la journaliste trans’ Hélène Hazera et la militante d’Existrans Coline, pointent du doigt un traitement médiatique inapproprié, irrespectueux et agaçant. Notamment les questions «intrusives», «anecdotiques» ou encore «inintéressantes» de la journaliste de France Inter pour Coline Neves, qu’elle juge «symptomatiques» du mauvais traitement de la transidentité.

L’échange, à rebondissement, qui démarre plutôt bien à la 20e minute, est par moment tendu, parfois lunaire, va jusqu’à surprendre les invité.e.s.

Pascale Clark: Hélène Hazera, on dit trans’?
Hélène Hazera: ?on, en fait, ce sont les personnes trans’ qui préfèrent qu’on les appelle ainsi. Ce n’est pas «on». Ce sont les personnes trans’.
PC: D’accord, parce qu’on entend «transsexuel», on entend «transgenre»… Quelle est la bonne appellation pour vous?
HH: Il n’y a pas de bonne appellation. Si on commence à parler là dessus, on ne va parler que de définition, mais c’est vrai que les mots trans’ ou femme trans’ sont très employés.
P.C: C’est un beau mot? Vous ne trouvez pas que c’est un beau mot?
HH: [Silence de surprise] Si, vous voulez…
PC.: Trans’ comme pour trans-formation.
HH: Alchimie, je trouve ça plus joli comme nom [rires].
PC: On va vous appeler Al’ alors
PC: À quel âge, Hélène Hazera, avez-vous senti, ressenti, que votre corps de garçon ne vous convenait pas?
H.H. : D’abord, je n’ai pas eu de corps de garçon, j’étais un spermatozoïde à paillettes.
(…)
PC: Oui, mais physiologiquement, vous êtes née garçon, non? On ne peut pas dire ça?
HH: [Silence] À 12 ans, j’ai eu des trucs de gynécomastie où j’ai eu des seins qui me poussaient. On est dans l’entre-deux… Vous savez quand les trans’ vont à la télé ou vont à la radio, tout de suite, on les renvoie à leur identité antérieure. C’est la première chose. Tout de suite vous arrivez…
PC: Et il ne faut pas?
H.H. : Non, moi je suis Hélène depuis l’âge de 19 ans, ça m’a coûté très cher, cinq ans de prostitution par exemple, ensuite j’ai réussi à me rattraper».

Si le lecteur ne s’affiche pas, cliquez sur Paroles de transgenres // Pierre Bergé

Puis, l’émission continue avec des passages intéressants mais courts sur les problèmes de changement d’état civil, voire de rejet. «Je savais que je n’allais répondre sur rien de personnel», confie à ce propos Coline qui écoute par ailleurs souvent l’émission. En fin d’interview, Pascale Clark embraye sur le manque de visibilité de la parole trans’ en France. Et la tension est palpable entre la journaliste de France Inter, qui revendique le droit à poser les questions qu’elle se pose à ses invité.e.s.

PC: On ne les entend jamais ces revendications!
HH: Mais, c’est les journalistes, excusez-moi…
PC: [Elle approfondit] C’est ce que j’allais dire, on réalise que vous n’avez pas la parole.
HH: Oui. Et puis les journalistes ne font pas leur boulot. Je suis désolée, les journalistes ne font pas leur boulot. C’est toujours Marguerite qui devient Gaston, Gaston qui devient Marguerite, ce n’est que les transitions…
PC: Pourquoi vous n’intéressez pas alors, Coline vous avez une réponse à ça?
HH: Le conformisme social!
Edi Dominique Dubien: Les garçons [trans’], on n’en parle jamais. On ne parle pas du tout de nous et quand on parle de transsexualité, c’est pour parler du bling bling.
HH:… ou du graveleux. Les garçons sont encore moins visibles. En ce moment, je connais au moins dix personnes trans’ artistes, certain.e.s font des expositions aux États-Unis. Ma copine Florence Derive… Edi, il a exposé au Japon, en Tunisie, mais on n’entend pas leur parole.
Coline: C’est à vous Pascale qu’il faut poser la question, vous avez introduit l’émission, vous parlez de notre transformation, à quel âge, vous nous calquez une narration qu’on nous a habitué.e.s à entendre et que même nous personne trans’ on peut répéter comme «je suis né dans le mauvais corps», ces histoires de transformation, etc. Mais c’est vrai que ces questions-là, on voit bien que c’est compliqué d’en parler.
PC: [Agacée] Vous savez que vous dites exactement ce que vous voulez, vous m’avez dit que mes questions étaient… C’est bon, il n’y a pas de soucis. Je fais ça tous les soirs, mais ce n’est pas grave.
CN: Pourquoi vous ne vous intéressez pas, mais vous au sens large, pas vous qui animez cette émission, pourquoi on revient toujours à ces histoires de transition? Pourquoi on ne va pas questionner comment la société verrouille?
PC: Je vais répondre parce que vous m’interpellez: moi je pose les questions que je me pose moi. Donc je me suis posé ces questions-là: est-ce que c’est mal? (…) Et en même temps on ne vous entend pas: alors vous allez dire que c’est de notre faute? Mais on ne vous entend pas beaucoup: vous pouvez la prendre la parole, non?
HH: Mais il y a des centaines d’association trans’ sur toute la France! On fait l’Existrans on octobre mais visiblement vous êtes plus intéressé.e.s par Caitlyn Jenner qui pour moi est un personnage de téléréalité…
PC: Je ne suis pas plus intéressée la preuve je vous invite. Arrêtez de me chercher des noises, vous avez du temps encore, c’est dommage!

«UNE APPROCHE PSYCHOLOGIQUE ET PATHOLOGISANTE»
Interrogée par Yagg, Coline, du collectif Existrans – comme Hélène Hazera –, est lasse, sans énergie. «C’est une approche pyschologique, pathologisante et absolument pas politique, explique la militante. Cette émission n’a pas été bien préparée. On nous a coincé.e.s sur de l’intime, c’était sans intérêt, pour nous renvoyer la responsabilité que nos enjeux ne sont pas pris en compte. Pourquoi nous pose-t-on toujours des questions sur la transition et pas sur les problématiques du changement d’état civil? C’est encore reproduire ce que les médias font: se concentrer sur le caractère anecdotique de nos transitions.»

«Inviter des personnes trans’ pour parler exclusivement de leur transition, c’est comme si on invitait des lesbiennes pour parler exclusivement de comment et pourquoi elles sont devenues lesbiennes, et pas des enjeux économiques, sociaux, d’accès aux droits etc.»

Coline pointe un autre classique. «On nous renvoie toujours à notre identité supposée d’avant, au mystère d’être trans’, au pourquoi de notre transition: c’est déstabilisant et surtout sans intérêt. On est qui on est, et il n’y a pas d’explication à chercher, ça ne mène nulle part. La question n’est pas pourquoi on est qui on est. La question c’est comment on va enfin respecter nos corps et nos identités, comment on survit !». Malgré quelques progrès dans le traitement médiatique des questions transidentitaires et des initiatives, l’invitée de Pascale Clark résume: «Le sujet émerge et de plus en plus de journalistes se réapproprient les enjeux, mais ce n’est pas majoritaire et l’émission de mardi en est l’exemple opposé: c’était comme si on avait été invité.e.s dans C’est mon choix!». Sollicitée par Yagg, la production de l’émission n’a pas encore répondu à nos appels.