Martina Navratilova interroge Margaret Court sur son orientation sexuelle

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Après avoir vivement réagi aux propos peu amènes de Margaret Court sur l'ouverture du mariage aux couples de même sexe, Martina Navratilova lui adresse une lettre dans le «Herald Sun». Une vraie leçon.

C’est bien connu, la pédagogie passe aussi par la répétition. Après avoir vivement réagi aux propos peu amènes de Margaret Court sur l’ouverture du mariage aux couples de même sexe (lire Martina Navratilova et Billie Jean King dénoncent les déclarations homophobes de leur ex-consœur Margaret Court), Martina Navratilova lui adresse une lettre dans le Herald Sun de Melbourne daté du 27 janvier. Il est question ici de droits des homos, de droits humains, d’amour, de laïcité, de religion, de moralité, de discrimination. Une vraie leçon.

Cette lettre est pimentée d’un coup de griffe bien senti. L’ancienne première joueuse mondiale, détentrice de 167 titres sur le circuit, interpelle la femme aux 22 victoires en grand chelem, comme elle légende vivante du tennis : « Vous estimez que l’homosexualité est un choix, écrit Martina Navratilova. Voulez-vous dire que vous avez eu des sentiments pour des femmes comme pour des hommes et que vous avez choisi les hommes ? »

Margaret Court et Martina Navratilova se sont rencontrées sept fois sur le circuit entre 1972 et 1977. Martina a gagné cinq fois dont les trois dernières rencontres.

Traduction de la lettre :

« Chère Margaret,

Vous rappelez-vous notre première rencontre ? Je m’en souviens très bien. C’était à Wimbledon, je devais avoir 17 ans. Vous êtes venue faire quelques services sur un court en terre battue et je vous ai aidée à ramasser les balles. Je vous admirais, vous étiez un exemple pour moi et je me sentais tellement privilégiée d’être sur le même court que vous, même dans le rôle d’une ramasseuse de balle.

Je pense que c’est pour cette raison que cela me fait si mal que nous ne partagions pas le même point de vue. Et bien que j’admire toujours tout ce que vous avez fait sur un court, je suis déçue par votre incapacité à me reconnaître comme votre égale en dehors des courts.

J’aimerais dire tant de choses mais la place m’est comptée. Je vais essayer d’être brève.

Accorder aux gays et aux lesbiennes le droit de se marier n’est pas seulement une question de droits des homosexuels : c’est une question de droits humains. Il s’agit ici d’égalité des droits et de protection par la loi de tous les êtres humains. C’est la chose à faire, tout simplement. C’est une question de laïcité et non de religion.

Ce n’est pas la peine d’être chrétien pour tomber amoureux et d’avoir envie de se marier que l’on soit hétérosexuel ou homosexuel, sinon les athées ne pourraient pas se marier, d’accord ? Le mariage peut être, et il est souvent, une célébration religieuse, mais d’un point de vue légal, c’est un contrat entre deux personnes qui ont promis de s’aimer.

Aux États-Unis, quand un couple est marié, il dispose automatiquement d’un millier de protections légales. Refuser ces droits à un couple en se fondant sur sa préférence sexuelle constitue une discrimination pure et simple.

Margaret, vous dites que les enfants ont besoin d’un père et d’une mère et que d’autres situations ne sont pas acceptables. Donner aux couples gays et lesbiens le droit de se marier offre à leurs enfants, nés ou à naître, les mêmes protections légales.

Si la famille est une pierre angulaire de notre société, pourquoi ne pas donner aux familles homos – qui ont toujours existé et continueront d’exister –, les mêmes droits et chances que ceux dont jouissent les couples hétérosexuels ? Les enfants de  ces familles doivent-ils souffrir émotionnellement et aussi financièrement de cette injustice ?

Vous enfermez la question de l’homosexualité dans un contexte religieux et vous citez la Bible. Je ne suis pas théologienne mais je sais que cette même Bible a été utilisée par le passé pour justifier l’esclavage, pour refuser aux hommes de couleur le droit de vote, aux femmes le droit de vote, ou pour essayer de refuser aux couples mixtes le droit de se marier.

Nous le savons tous, la Bible s’est trompée sur ces questions et, c’est peut-être le plus important, les fondamentalistes se sont placés du mauvais côté de l’Histoire, encore et encore. Il me semble qu’ils font fausse route sur sur la question de l’égalité des droits pour les gays et les lesbiennes.

Vous estimez que l’homosexualité est un choix. Voulez-vous dire que vous avez eu des sentiments pour des femmes comme pour des hommes et que vous avez choisi les hommes ? Cela pourrait expliquer votre certitude sur la question. Les sentiments que l’on a pour un genre ou pour un autre ne sont certainement pas un choix, ils existent, tout simplement : les papillons dans l’estomac ne sont pas le fruit d’un choix, ils sont juste là. Le choix, c’est de décider de suivre ces sentiments ou non.

Les gens (les hétérosexuels) demandent souvent pourquoi les gens sont homosexuels. Je m’interroge. Pourquoi les gens sont-ils hétérosexuels ? Il n’y a pas de réponse précise pour ainsi dire [Martina Navratilova fait un jeu de mot avec le terme «straight» qui signifie hétérosexuel en anglais, ndlr]. La sexualité humaine a de nombreuses facettes, elle est à la fois complexe et assez fluide ; les gènes jouent aussi un rôle. Dans quelle mesure ? Qui le sait ? Mais ce n’est pas la question de toute façon.

Parmi les nombreuses choses que vous avez dites pour étayer votre opposition au mariage des couples de même sexe, il y a une déclaration sur le fait que l’Australie vit une décadence morale et que nous faire accéder à l’égalité des droits accentuerait ce déclin. Bref, vous nous avez qualifié d’immoraux.

Ça, ça fait vraiment mal. J’essaie de trouver à quelle période de l’Histoire de l’Australie vous voulez retourner. Peut-être du temps où les condamnés étaient exilés ici ou quand les riches propriétaires fonciers bénéficiaient de quatre votes, ou quand les femmes n’avaient pas le droit de voter, ou quand les femmes ne pouvaient pas être pasteures.

J’ai du mal à comprendre comment deux personnes qui s’aiment et veulent concrétiser leur engagement en se mariant commettent un acte immoral. Aimer un être humain, c’est immoral, vraiment ?

Je considère l’Australie comme l’un des meilleurs pays du monde, une démocratie qui essaie d’être juste, une nation qui a, dans l’Histoire, été une pionnière sur les droits humains et est, de plus, un merveilleux endroit où vivre. Maintenant que j’y pense, pourquoi est-ce que je ne vis pas ici ? Ma foi, à part les radars sur les routes, qu’est-ce qu’on peut ne pas aimer ? »

Photo Rainbow Flags Over Margaret Court Arena