Posté sur la communauté: « La comtesse et le temps qui passe », par Marcus
En janvier, le yaggeur Marcus nous livrait son regard sur "Victim", de Basil Dearden, avec Dirk Bogarde. C'est sur "La Comtesse", de et avec Julie Delpy, qu'il écrit aujourd'hui.
En janvier, le yaggeur Marcus nous livrait son regard sur Victim, de Basil Dearden, avec Dirk Bogarde, à lire ici. C’est sur La Comtesse, de et avec Julie Delpy, qu’il écrit aujourd’hui. Les intertitres sont de la rédaction.
La comtesse et le temps qui passe, par Marcus
Née en 1560, morte en 1604 au bout de trois ans et demi d’emprisonnement dans une pièce de son château de Čachtice, Élisabeth Bàthory était un monstre, sanguinaire et sauvage. Sa folie meurtrière, sa férocité inouïe la firent comparer à Gilles de Rais: à elle les jeunes vierges, à lui les petits garçons. La fable, bien entendu, se mêle à la réalité, hissant ces deux-là au rang de tout premiers tueurs en série de l’histoire. Il convient néanmoins de replacer leurs hauts faits de cruauté dans le contexte d’une époque où les seigneurs étaient tout puissants et s’autorisaient à disposer des êtres humains comme les territoires qu’ils conquéraient, à leur entière merci. Seule la pression diplomatique ou judiciaire issue d’enjeux politiques majeurs parvenait à freiner l’hérésie sanguinaire qui s’emparait de certains, dès lors que, par trop omnipotents, ils mettaient en péril les stratégies de leurs contendants, sinon de leurs rois.
Issue de la noblesse, Bàthory fut ainsi unie par les liens du mariage au riche Ferenc Nádasdy qui devint commandeur en chef des troupes hongroises: à la tête d’une armée redoutée, il traqua sans relâche les Turcs, qu’il contribua à mettre durablement en échec. Ses exploits et nombreux succès, ajoutés aux trésors amassés durant ses campagnes firent de lui un débiteur de Rodolphe II, Habsbourg esthète et ami des peintres (Arcimboldo, Caravage), qui tenait sa cour à Vienne (où il fonda son fameux musée privé, ou cabinet de curiosités) et mourut fou.
Élisabeth vit peu son mari durant les premières années de leur mariage, qu’elle passa, comme l’essentiel de sa vie, recluse en leur château de Čachtice, situé aux avant-postes de la frontière avec l’empire ottoman, tandis que Nádasdy combattait sans relâche sur les champs de bataille.
UNE FEMME MALADE
Bàthory était une femme malade, souffrant de fréquents et violents maux de tête, sans doute épileptique comme le reste de sa famille qui pratiqua abondamment l’endogamie, voire l’inceste, nombre d’entre eux succombant dans la déreliction. Elle était le fruit de sa caste, de son milieu, de son époque, amenée très tôt à vérifier par elle-même la barbarie de ces temps et lieux reculés de l’Europe centrale ou le goût pour l’ornement le disputait à celui de la domination sans partage. Très tôt, elle révéla une nature implacable et c’est avant même la disparition de son mari (en 1604) que commencèrent les actes de sauvagerie qui lui furent imputés lors de son procès (des jeunes filles, vraisemblablement par centaines, tuées dans d’atroces souffrances entre 1585 et 1610).
Julie Delpy prend des libertés avec les faits tels que les ont accrédités les historiens, mêlant la légende qui a contribué à façonner le mythe de la « comtesse sanglante » (pour reprendre le titre du livre de Valentine Penrose) à ses propres préoccupations. Elle s’appuie essentiellement sur la rumeur, jamais confirmée, selon laquelle Bàthory appliquait le sang de ses victimes innocentes sur sa peau comme bain de jouvence. De même, plutôt que de dresser le portrait de la prédatrice que fut son modèle, mue par un désir absolu de suprématie, d’assouvissement et de mort proprement bestial, elle la peint en amoureuse transie et déçue, métamorphose qui aurait conditionné son basculement meurtrier.
ENTORSES ROMANESQUES
Ces deux entorses romanesques permettent à la cinéaste (qui semble également, dans un élan féministe, privilégier l’hypothèse du complot à la réalité avérée des méfaits de la comtesse) de tisser un parallèle sans ambiguïté avec le souci de jeunesse éternelle qui consume la société contemporaine.
L’actrice ne manque pas non plus d’audace: comme elle a l’âge du rôle, une quarantaine d’années, non seulement elle se mesure directement à la monstruosité de son personnage, mais encore elle fait siennes, en un jeu de miroir ou de mise en abyme assez courageux, les préoccupations esthétiques qui taraudent le milieu médiatique dont elle est issue. Son propre parcours cinématographique est ainsi mis en condition: après des débuts solaires (Carax, Tavernier, Godard), elle s’exila aux États-Unis où on la perdit de vue jusqu’à, grosso modo, sa première réalisation, Two Days in Paris, en 2007. Le temps a passé et l’ange blond diaphane de Mauvais Sang (déjà!) a mûri. Elle n’hésite pas à s’enlaidir, moins encore à se montrer telle qu’elle est. De fait, elle s’expose: réalisatrice, actrice, scénariste, compositrice de la musique de sa Comtesse, elle étale son avidité, sa soif de création et de puissance: « Bàthory, c’est moi! » pourrait-elle justement s’exclamer.
Qu’importe en définitive si elle contraint ce bel orgueil par une mise en scène un brin convenue et un scénario parfois défaillant (les rapports amoureux surtout – ce qui n’est sans doute pas un hasard): cette Comtesse complexe s’affirme comme le captivant autoportrait d’une jeune fille que nous n’avons pas assez vue grandir, ou pas assez vue, tout simplement.
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