Chat avec Alice Nkom: l’intégralité des échanges + le making-of

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Alice Nkom, l'avocate camerounaise spécialiste des droits des homosexuels, a répondu aux questions des internautes de Yagg. Des échanges riches et passionnants.

Alice Nkom, avocate camerounaise et présidente de l’Association de défense des droits des homosexuels (Adefho), a répondu aux questions des internautes de Yagg lundi 20 avril. Des échanges riches et passionnants, retranscrits ici.

modérateur : Bonjour. Le chat va commencer dans quelques minutes… Nous sommes ravi-e-s d’accueillir Alice Nknom, avocate camerounaise et présidente de l’Association de défense des droits des homosexuels… Elle va répondre à vos questions.

Alice Nkom : Bonjour, merci de m’avoir invitée ici, je suis très contente d’être là. Je répondrai à toutes les questions que vous me poserez sur tout.

Harry : Avez-vous un réel espoir de voir la peine d’emprisonnement disparaître pour les homosexuels camerounais ? Dans ce combat, à quoi devez-vous faire face ?

Alice Nkom : Oui, j’ai beaucoup d’espoir de voir aboutir le combat que nous menons tous en ce moment contre la criminalisation de l’homosexualité au Cameroun. D’abord parce que le Cameroun a d’abord vécu, de 1960 à 1972, sans criminalisation et on s’en portait très très bien. Le Cameroun était un pays très respecté à l’extérieur et ses citoyens tout autant. C’est le 28 septembre 1972 que le chef de l’exécutif, président de la République, signe une ordonnance criminalisant l’homosexualité. Nous sommes dans un contexte parti unique à cette époque-là,
un contexte de régime totalitaire où, bien qu’existe un parlement, le chef de l’exécutif en ce qui concerne le cas particulier de cette infraction zappe sur le parlement à qui on ne propose pas ce projet de loi, prend la place de ce parlement et décide que désormais avoir une relation sexuelle avec une personne de son sexe sera puni d’un emprisonnement de 6 mois à 5 ans et d’une amende de 20000 à 200000 francs CFA, soit environ 300 euros.

Entre temps le monde a évolué, le Cameroun aussi, le mur de Berlin est tombé et le vent de la démocratie a soufflé dans les pays africains. En 1996, il y a eu une nouvelle Constitution, un régime démocratique, qui met l’accent sur le principe fondateur de toute démocratie, à savoir le principe de la séparation des pouvoirs et il est clairement indiqué à l’art. 26 de ladite Constitution que la détermination des crimes et délits, le code de procédure, tout ce qui concerne l’institution des peines, etc. sont du domaine exclusif du législatif c’est à dire en clair de la loi votée par le parlement. Cette loi n’existe pas à ce jour. Et en vertu du principe de la hiérarchie des normes, l’ordonnance du président de la République de 1972 se retrouve en train de violer la norme supérieure qui est la Constitution du Cameroun et devient par conséquent illégale et inapplicable. Or c’est sur la base de ce texte manifestement irrégulier et illégal que s’opèrent interpellations, arrestations, gardes à vue, détentions provisoires et condamnations des homosexuels.

Devant cet état de lieux législatif, favorable aux libertés des homosexuels, la juriste et praticienne du droit que je suis ne peut que garder l’espoir en ce qui concerne le combat que je mène.

tipye : Est ce que le fait d’être une femme s’avère parfois être un frein à votre combat ?

Alice Nkom : Cela pourrait l’être mais moi, j’en ai fait un atout. Je considère qu’en tant que femme, donneuse de vie, je dois mieux que quiconque appliquer les valeurs d’égalité et de liberté et d’amour et de tolérance dans ma mission d’éducatrice de tous les enfants. Je pense plutôt que cela m’impose le devoir de veille, d’éveil et d’action. Pour mettre le holà à l’arbitraire, à la violation des droits élémentaires de toute personne à sa vie privée, le droit au plaisir pour tous, le droit de bénéficier de l’égalité dans l’application des lois pas seulement nationales mais des traités et des conventions que notre pays signe et ratifie et qui, et cela les gens ont tendance à l’oublier, deviennent des lois nationales supérieures à celles qui ont été votées localement. Donc pour moi la femme devrait être la première à s’offusquer et à dire non lorsque la police vient chercher un de ses enfants à la maison ou le capture dans la rue ou le kidnappe dans un bar sous le seul prétexte qu’il est homosexuel. Si la maman ne mène pas ce combat pour ses enfants, qui d’autre ?

loran : Bonjour, quel est votre histoire personnelle avec cette cause ? Comment en êtes-vous venue à une telle implication ?

Alice Nkom : Je pense que je porte en moi les germes pour militer et agir dans ce genre de combat où est en cause et de la manière la plus claire la dignité humaine, l’essence même de la vie humaine. Car pour moi la sexualité représente la vie. L’attaquer, la violer à coups de lois, à coups de matraque est quelque chose de tout à fait insupportable, de tout à fait intolérable, et je suis donc extrêmement sensible à la cause homosexuelle parce que pour moi c’est un délit d’État, un crime d’État contre la personne à travers tous ces jugements, ces mandats de dépôt qui écrasent un individu dans ce qu’il a de plus intime mais aussi de plus essentiel. Pour moi la pénalisation de l’homosexualité concentre toutes les discriminations en une seule. On ne peut pas lutter contre la discrimination raciale et soutenir la discrimination sexuelle, ce n’est pas pensable et aucune loi ne peut être suffisamment légale pour légitimer la discrimination sexuelle.

Lorsque Rosa Parks a refusé de céder son siège dans ce fameux bus, elle violait une loi de l’Alabama, les gens pouvaient lui dire « il faut respecter les lois ». La loi lui imposait de se lever pour céder la place à un blanc et pourtant elle l’a violée, et elle l’a violée avec bonheur. Et c’est la violation de cette loi discriminatoire, scélérate, raciste, qui a changé le visage de l’Amérique et qui a fait de l’Amérique, la grande Amérique, que nous connaissons aujourd’hui avec des droits civiques pour tous. La suite on la connait, Rosa Parks est devenue une héroïne nationale, et quand elle est morte on lui a réservé des obsèques de héros national, en présence des présidents américains, y compris celui en exercice, George W. Bush. Le combat en faveur de la dépénalisation de l’homosexualité connaitra la même issue, j’en suis convaincue.

piCi2 : Ces peines d’emprisonnement s’appliquent elles de la même façon pour les hommes et les femmes ?

Alice Nkom : Oui. Parce que le texte est très clair, c’est celui qui a une relation sexuelle avec une personne de son sexe.

Alexandre : Avez vous des soutiens au Cameroun ? De quels ordres sont-ils ?

Alice Nkom : Au Cameroun, j’ai comme soutien plusieurs jeunes gens, étudiants au chômage, qui m’ont écoutée à la radio ou à la télé et qui ont trouvé que mon combat était juste et qui sont venus me rejoindre, Sébastien, Stéphane, Pegguy, Achille, Valère qui sont avec moi tous les jours, qui ont tout bravé et qui ont tenu à ce que les valeurs que je défends triomphent. Ce sont les seuls qui m’aident. Je suis sûre qu’il y en a beaucoup d’autres mais qui préfèrent le faire dans le secret de leur cœur. Nous avons beaucoup de soutien par contre à l’international, un soutien extrêmement présent, extrêmement efficace et qui doit continuer surtout dans le renforcement des capacités des personnes ici. Je suis une vieille dame de 65 ans et mon rêve, c’est d’avoir fait suffisamment avec eux, d’avoir pu leur donner une formation suffisante pour qu’à tout moment, si ma force m’abandonnait, ils puissent continuer ce combat auquel ils ont cru et qu’ils atteignent un stade suffisamment avancé pour que le retour à la case départ soit rendu difficile, et pourquoi pas impossible.

Paul Denton : Bonjour, recherchez-vous des soutiens à l’étranger, et si tel est le cas, quels sont vos besoins ?

Alice Nkom :
Nos besoins sont de tous ordres. Aidez-moi à former mon équipe, à leur donner les outils. Localement on ne peut pas dire qu’il y ait une culture associative, ni dans l’organisation, ni dans l’esprit du bénévolat et volontariat pour une cause qui n’est pas un job. Nous travaillons tous dans mon bureau d’avocate, avec les moyens du bord et nous aimerions bien trouver un espace suffisamment grand et équipé pour recevoir. J’ai remarqué qu’il y a beaucoup d’ignorance sur ce problème, et qu’elle est cause de malentendus et d’homophobie. Beaucoup de gens confondent homosexualité et pédophilie. C’est complètement différent, je ne plaide jamais des dossiers pour des pédophiles. La pédophilie produit des victimes chez les enfants et leur laisse des séquelles qu’ils portent à vie. Les enfants ne donnent pas un accord pour entretenir la relation perverse et sexuelle avec leur agresseur. L’homosexualité c’est l’amour entre deux adultes consentants, comme c’est le cas parfois, pas toujours, même chez les hétéros. Personne ne vous en voudra d’être amoureux d’une autre personne qui répond de la même façon à votre amour. Dans l’homosexualité il n’y a pas de victime, il n’y a pas de plaignant, il n’y a pas de préjudice, il y a simplement deux personnes qui s’aiment, qui ont envie d’être heureuses ensemble et qui se font plaisir. Objectif noble et partagé par les couples hétérosexuels. Donc nous aimerions avoir ce centre, aussi éditer quelques guides pour aider les personnes victimes d’arrestation arbitraire à éviter les affres d’une violation parfois très agressive de ses droits fondamentaux par les agents de la répression.

morue_barbue : De quels outils avez vous besoin ?

Alice Nkom : J’ai besoin d’un centre avec la possibilité d’avoir des permanents, une ligne verte, des ordinateurs, toute la logistique de communication, pour nous permettre d’accueillir, d’être une écoute, un conseil, un accompagnateur et un protecteur. Tout ce qu’il faut pour fonctionner, pour accomplir notre mission. Actuellement comme il y a de fortes chances que la dépénalisation soit judiciaire, à l’occasion des procès où sont trainés des gens, j’ai donc besoin de moyens financiers pour les frais de justice, les frais de déplacement pour nous rendre de Douala à Yaoundé et un budget pour soutenir ceux qui sont arrêtés, souvent ils n’ont rien, même pas une brosse à dents. Avec ça, on pourrait faire avancer la lutte un peu plus rapidement.